Imaginez un instant que Shakespeare french goulument son homologue dramaturge Molière et que de leurs ébats naissent une créature à semi-anglophone, à moitié francophone, une bête nommée franglais. Certains arrivent à la dompter comme on apprivoise une bête de cirque, pensons aux groupes Brown, Alaclair Ensemble, Rednext Level et Loud Lary Ajust qui ponctuent sans vergogne leurs rimes de mots anglais.

D’autres pourtant la voient d’un œil méfiant, y voient un signe de conquête, voire d’assimilation. Avant de crier au loup, il est sage de faire le point sur la question avec Christine Portelance, professeure de linguistique à l’Université du Québec à Rimouski.

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Il est primordial avant toute chose de définir le franglais et de l’inscrire dans son cadre historique. Christine Portelance nous explique «qu’en situation de diglossie (situation où deux langues ont des statuts différents, dont une apparaît inférieure à l’autre), dans une communauté francophone isolée dans un monde anglophone par exemple – comme les 900 000 Canadiens français qui ont migré vers les États-Unis à un moment de notre histoire -, un français mâtiné d’anglais est alors bien souvent l’étape avant l’assimilation, faute de pouvoir étudier en français, travailler en français, etc.»

La professeure nous apprend que le Québec, surtout avant la Révolution tranquille, vivait une crise linguistique, «puisqu’un grand nombre de francophones étaient pauvres, peu scolarisés, absents du monde des affaires et du monde des décideurs en général». On peut le résumer par l’écoute complète de la télésérie des Belles histoires des pays d’en haut, qui nous rapproche davantage du mode austère que du top modèle Dan Bilzerian.

«L’usage du français, c’était à l’époque une bataille pour la survivance»

Selon la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme (nommé Laurendeau-Dunton 1963-1971), les francophones du Québec ont un revenu moyen inférieur de 35 % à celui des anglophones; 83 % des administrateurs et cadres du Québec dans l’administration fédérale sont anglophones; à instruction égale, les francophones gagnent moins que tous les autres groupes linguistiques (sauf peut-être les Amérindiens); même assimilé, un francophone ne réussit pas mieux; «On comprendra que défendre l’usage du français, c’était à l’époque une bataille pour la survivance» lâche Christine Portelance.

On avançait à tâtons avec peine et misère dans la Grande noirceur, est-ce que la situation a changé lorsqu’on a allumé la switch? Christine Portelance note l’évolution du contexte sociolinguistique, elle nous dit que «les francophones sont toujours minoritaires en Amérique du Nord et au Canada, mais ils se comportent comme une société majoritaire au Québec.

Les jeunes sont nés Québécois, ils sont plus éduqués, ils vivent dans une société qui s’est taillé une place dans le monde des affaires et dont la culture connaît un rayonnement hors de ses frontières. Pour ces jeunes, qui n’ont pas de problèmes d’identité, qui ne vivent pas d’insécurité linguistique, l’anglais, langue de la mondialisation, est cool; ils succombent à une certaine mode de l’anglais, émaillent leurs conversations de mots anglais, comme ailleurs dans le monde».

Nos cousins français sont plus décomplexés dans leur rapport à l’anglais.

La game vient donc de changer dans toute la francophonie. Est-ce la même réalité dans le pays de la baguette et du béret? La professeure de linguistique nous raconte que «dans les années soixante en France, certains s’élevaient contre la mode de l’anglais, comme en témoigne l’ouvrage Parlez-vous franglais? d’Étiemble. Aujourd’hui, personne ne semble s’offusquer de voir apparaitre toutes ces raisons sociales en anglais très à la mode, l’anglais fait vendre. Que dire du slogan d’une ville comme Lyon (en 2010): ONLY LYON? Est-ce que le français est menacé pour autant en France? Non».

Quand on y pense, il est vrai que nos cousins français sont décomplexés dans leur rapport à l’anglais, certains diront qu’ils le colonisent en allant kidnapper des mots pour se les approprier, du coup faire du shopping, acheter un pull, aller à la business school, etc., c’est tellement frenchy.

À Montréal, le rapport avec l’anglais est différent, si on tend l’oreille, on constate que plusieurs jeunes alternent de l’anglais au français et vice versa avec une aisance déconcertante. Comment l’expliquer empiriquement? Christine Portelance rappelle «qu’il n’y a pas ou peu d’études sociolinguistiques récentes sur cette alternance codique, sur sa dynamique. Une observation superficielle semble montrer qu’il s’agit souvent d’enfants de la loi 101, qui maitrisent bien les deux langues officielles au Canada, qui en parlent probablement une troisième à la maison, ce qui est pour eux une grande richesse».

«Les textes en franglais des Dead Obies relève d’une liberté d’expression artistique».

Les jeunes sont de plus en plus friands de musique qui emprunte allègrement au franglais, pensons au très populaire groupe Dead Obies. Est-ce une musique à mettre à l’index? «Si l’on entend par franglais les textes des Dead Obies, qui ont suscité une certaine polémique, il y a là un faux débat. Les membres des Dead Obies ne parlent pas comme ils écrivent, tout comme Claude Gauvreau ne parlait pas exploréen! Leur travail d’écriture à même le matériau sonore du français et de l’anglais relève d’une liberté d’expression artistique. On aime ou on n’aime pas, mais on ne condamne pas au nom de la pureté de la langue! De grâce!»

Y a-t-il des situations où l’on devrait s’inquiéter de l’emprise de l’anglais sur le français au Québec?
 
«En 1975, dans une entrevue à Radio-Canada donnée à Wilfrid Lemoine (http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/poesie/dossiers/1234/), le poète Gaston Miron vilipendait ce qu’il appelait le «traduit du», ces expressions traduites littéralement de l’anglais (comme adresser un problèmebillets de saisonvols domestiques, et autres bénéfices marginaux).  Ce «traduit du», une présence insidieuse de l’anglais derrière des mots français, nous éloigne des usages communs de la francophonie; il produit dans certains cas un véritable galimatias»!

Pourrons-nous résister aux poids de la culture américaine mondialisée?

Lorsque qu’on regarde une carte géographique, le Québec semble être un village noyé dans une Amérique du Nord anglophone, pourrons-nous résister aux poids de la culture américaine mondialisée? Le fait français est-il vulnérable?

Oui et non, termine Christine Portelance, «tout dépendra du statut que l’on décidera collectivement à l’avenir d’accorder au français comme langue de travail, comme langue d’enseignement, mais surtout quelle importance accorderons-nous au français comme culture commune? Quelle importance accorderons-nous à la culture, c’est LA question à se poser.

Saurons-nous mettre à profit les immenses progrès que nous avons faits en quelques décennies pour nous sortir d’une situation de «colonisés» et tirer avantage de cette expérience? Je l’espère, mais seul l’avenir le dira»! De toute façon, le débat sur le franglais est vain puisqu’avec Trump comme voisin, l’invasion se fera peut-être par voie terrestre.

 

 

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