Je t’en ai parlé quelques fois, j’ai grandi avec deux sœurs. Une plus vieille, une plus jeune. Je suis la vanille entre le chocolat et la fraise de la napolitaine. Je suis le blé d’Inde entre le steak et les patates. Je suis le garçon qui a joué aux Barbies (pas le resto-bar grill, le jouet) avec ses deux sœurs.

J’ai compris sur le tard que certaines femmes vivaient des situations d’abus horribles. Chez nous, ça n’était pas comme ça, au contraire. On m’a inculqué que les femmes étaient fortes, solides, drôles, belles, fières et qu’on doit les respecter.

Un soir, je rentre chez moi après un spectacle, il est deux heures du matin. J’ouvre Snapchat en me disant: «Pourquoi j’ouvre Snapchat? Ce n’est jamais pertinent». Je n’ai jamais terminé une story Snapchat en me disant: «J’ai appris quelque chose.»

Je vois que c’est l’anniversaire d’une amie. Je lui écris: «Joyeux anniversaire, amuse-toi bien!» Elle me répond: «Jay, j’ai peur.»

Je n’ai jamais été aussi réveillé de toute ma vie.

Je ne comprends pas trop ce qu’elle veut dire. Elle ajoute: «Je suis chez des amis, et ils me font peur.» Je la texte: «T’es où?» Elle m’envoie sa localisation. «Il me force à l’embrasser.» Je pars en courant vers ma voiture en pyjama.

Je cours et ne sais pas ce que je m’en vais faire. Je n’ai pas l’adresse exacte. À ce moment-là, je suis prêt à faire du porte-à-porte à trois heures du matin pour la trouver. Vais-je devoir me battre? Je n’ai jamais fait ça de ma vie. À ce moment-là, je suis prêt à le faire.

Elle me texte: «Dépêche-toi.» Je lui dis de se calmer et de se cacher, j’arrive. Je n’ai jamais été aussi réveillé de toute ma vie. Je conduis. Je trouve toutes les rues trop longues. Les lumières inutiles et interminables.

Je ne sais pas à quoi m’attendre comme vision.

Mon téléphone sonne. C’est elle. Je crains le pire. Est-ce que c’est un des gars qui veut me parler? Est-elle en danger parce qu’elle m’a écrit? Je réponds. Je n’avais jamais entendu un être humain avoir aussi peur de toute ma vie. L’hyperventilation qui m’empêche de comprendre ce qu’elle me dit. «Je suis là! Reste calme. J’arrive. Tu n’es pas seule. Je suis là!» Je comprends qu’elle est dehors. Elle a réussi à sortir de son calvaire, mais la peur demeure.

Je ne sais pas à quoi m’attendre comme vision. Sera-t-elle habillée? Violentée? Je vis un mélange de peur, de haine, d’impatience et de dégoût envers des gars que je ne connais pas.

Je la vois au coin. Elle n’a aucune marque de violence. Son linge est intact. Je débarque, la serre dans mes bras. Lui donne mon coton ouaté. La console. Lui dis d’embarquer dans la voiture, que c’est terminé. On est ensemble et on est en sécurité. Ma civic n’a jamais semblé aussi sécuritaire.

Un homme est censé donner son veston à une femme en fin de soirée, pas l’inverse.

Elle pleure, elle a de la difficulté à respirer. La peur ne veut pas quitter son corps. Puis, arrive la culpabilité. «C’est de ma faute. C’est de ma faute». «Qu’est-ce qui est de ta faute?» lui demandai-je.

Entre deux pleurs, je comprends: «Je n’aurais pas dû mettre cette blouse. On voit trop au travers.» Elle est la victime dans cette histoire, et se sent, malgré tout, coupable. C’est complètement illogique. Tu pourrais te promener complètement nue que personne n’aurait plus le droit de prendre avantage de toi. Un homme est censé donner son veston à une femme en fin de soirée, pas l’inverse.

Je n’ose pas lui demander ce qui s’est passé. Je ne veux pas lui faire revivre ce moment, mais je dois savoir si on s’en va au poste, à l’hôpital ou chez elle. «C’est des gars que je connais, sont fins. Ils étaient deux. On était en boisson. L’un d’eux me prenait vraiment fort. J’avais mal aux bras. Il me collait sur le mur et me forçait à l’embrasser pour qu’il me lâche. Je l’ai fait pour qu’il me laisse aller. L’autre me coulait un bain. Ils voulaient que je prenne un bain.»

Un petit pourcentage d’homme qui nous fait paraître pour des chiens sales.

J’écris ces lignes et j’ai le même haut-le-cœur, le même frisson qui me glace le sang que lorsque j’ai entendu ces mots. «Imagine si tu ne m’avais pas écrit.»

On n’a pas besoin de penser à ça, puisqu’elle a réussi à s’en sortir. Il n’en demeure pas moins qu’il nous reste beaucoup de chemin à faire messieurs. Malheureusement, il s’agit d’un petit pourcentage qui nous fait paraître pour des chiens sales, mais faut assumer et en parler.

J’ai compris sur le tard que certaines femmes vivaient des situations d’abus horribles. Chez nous, ça n’était pas comme ça, au contraire. On m’a inculqué que les femmes étaient fortes, solides, drôles, belles, fières et qu’on doit les respecter. Et, c’est vrai. Faudrait juste passer le mémo.

 

 

Pour lire un autre texte de Jay Du Temple: «Celui qui n’a jamais été seul»

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  • Evelyne Poisson Côté

    Ce n’est pas normal d’avoir peur de marcher toute seule dans la rue le soir! Je crois pas que c’est un feeling qu’un gars connaît..

    • Kat Mc

      J ai une fille et un gars. D’une part j’essaie d’inculquer à mon gars (qui est encore un peu jeune) qu’il doit faire attention aux filles. D’autre part à ma fille que même si la plupart des gars sont drôles et fins, juste parce que c’est une fille elle doit faire attention. Des situations comme ton amie, c’est vraiment fréquent malheureusement. Dans un monde idéal je n’aurais pas à dire ces choses-là à ma fille en sachant que ça va teinter sa vision des hommes mais je pense que je serais une mauvaise mère si je ne lui inculcais pas la prudence à cet égard…

      Ca part souvent avec un gars qu’on apprécie et avec qui on a du fun mais on n’est pas intéressée à aller plus loin tout simplement. Vient ce point où le gars traverse la ligne. La fille dit non mais il continue de plus belle… Quand tu essaies de faire comprendre au gars que c’est une agression, il repond juste que tu exagères… « ok, j’ai peut être un peu insisté la… mais j’ai violé personne! »

      Tsé quand la fille dit d’emblée qu’elle ne veut pas ça. C’est pas parce qu’on lui fourre une main dans le décolleté et l’autre dans les culottes en lui lichant la face qu’elle va changer d’idée.

  • Florence

    J’adore ❤️ Jay tes le meilleur …

  • Marie-Ève Houle

    <3 elle a eu beaucoup de chance que tu sois là au moment précis où elle en avait besoin! Ton texte est super bien écrit, j'ai eu l'impression d'y être avec vous et pas seulement de le lire!

  • Karyne Bo

    Merci pour ton texte et ta belle sensibilité d’homme, on a besoin de gens comme toi 😊

  • Jean-François Ethier

    « La femme est l’avenir de l’homme »

    Respect à toi et tous les gentlemen de ton genre.

  • Jean-François Ethier

    « La femme est l’avenir de l’homme »

    Respect à toi et tous les gentlemen de ton genre.

    J’aimerais voir plus de commentaires masculins sur cette page.

  • Evelyn Dufresne

    Wow , bravo pour ton humanisme , j’ai deux filles , mais si j’avais eu un garçon c’est comme toi que j’aurais aimer l’avoir élevé, embrasse ta mère et tes soeurs pour moi xxx

  • Marie Gélinas

    Je crois que rien n’arrive pour rien! Ce n’est pas de la chance que tu lui ai écrie à se moment la.. tout es placer exactement à la bonne place. Je trouve sa intéressant de voir que c’est toi qui à été la, à ce moment là. Ça aurait pus être un autre mauvais gars, avec de mauvaise valeurs. Cette fille est béni d’avoir eu un ami exactement au bon moment! Il faut remercier le ciel pour cela! xx

  • Christine St-Amour

    On a de la chance que des hommes comme toi existent :)

  • Stephanie Boucher

    J’adore, excellent texte. Plus de garcons devraient etre comme toi

  • Marie-Pier

    Ton texte fait remuer en moi plusieurs pensées. Tu expliques clairement ce que je pense. Peu importe l’habillement, le niveau d’éducation, la classe sociale, l’ethnie, l’orientation sexuelle… personne ne devrait se faire traiter ainsi.

    On appelle ça le respect. Autant mutuel que de soi, ce respect doit être cultivé.

    Je ne connais pas cette femme, ni toi d’ailleurs, mais j’espère que toutes personnes lisant ce texte, sauront dorénavant qu’il y aura toujours quelqu’un dans leurs vies pour aider dans une situation pareille ou dans une situation toute autre où le respect ne sera pas respecté.

    Soyez forts et aimons-nous.