«Le style n’est pas seulement l’homme. Il est aussi ce qui l’entoure, et si l’ambiance n’entre pas dans le poème, le poème est mort: mort pour n’avoir pu respirer.»  

Pablo Neruda –  Poète, écrivain, penseur
La solitude lumineuse  – paru en 1974

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On soulignait cette semaine les 5 ans de la grève étudiante de 2012. Comme plusieurs, je manifestais en 2012. Quand j’ai su, il y a quelques mois, que la grève étudiante allait être transposée à l’écran par les réalisateurs Simon Lavoie et Mathieu Denis sous le titre Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, j’attendais avec une certaine hâte de voir se dépeindre le Printemps érable.

Les premiers échos du film nous informent de la volonté des réalisateurs de représenter un groupe dans la vingtaine en mode post 2012, radicalisés, vivant reclus dans un appartement de Centre-Sud. Groupe sous-représenté, souvent à tort stéréotypé, qu’en est-il de la pensée de ceux qui se retrouvent ainsi inventés à l’écran?

Trois heures de film derrière nous. J’en retiens une volonté plus grande que nature d’être artistique.

Dans un besoin de créer ce dialogue entre le film et la réalité, je suis allée, le 5 février dernier,  à la rencontre de deux acteurs importants de ce mouvement étudiant qui sont des militants toujours actifs: Camille Robert, porte-parole pour la CLASSE en 2012 et Maxence L. Valade, connu malgré lui, suite à un tir reçu à l’œil causé par la SQ et son utilisation de fusil à balles de caoutchouc.  

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Trois heures de film derrière nous. J’en retiens une volonté plus grande que nature d’être artistique. Des acteurs et actrices dévoués à tout donner. Mais nous restons avec cette impression de nous avoir fait passer un sapin à grand coup de concept fait pour désagréger l’idée possible d’une révolution. Je demande à Camille et Maxence ce qu’ils en ont pensé :  

 

À chaud, vos impressions du film?

Camille: Ah, c’était long…

Maxence: Tout était cheap, tout était tellement cheap! Même la typographie me faisait chier.  

Camille: J’en sors avec l’impression d’avoir regardé une mauvaise version de «La Chinoise» de Jean-Luc Godard.  

 

Comment on se sent après être passé au travers de cette réflexion portée autour du mouvement étudiant?

Maxence: Tout au long de la projection, le mood qui m’habitait, était celui que j’observais un film au message contre-révolutionnaire.  

Les réalisateurs prétendent ne pas traiter directement de 2012, mais il y a appropriation du mouvement avec une utilisation d’images d’archives, d’actions posées, en plus du carré rouge qui s’y réfère explicitement. Ça laisse un mauvais goût en bouche. Mauvais goût qui vient des images des réalisateurs qui en ont royalement trop fait.

Tout déborde de partout: aucune place pour du sens, aucune place pour de l’interprétation, aucune place pour du mouvement dans le film. Tout est bloqué, cristallisé parce que tout est donné à voir. C’est comme si le film visait à l’information et que cette information en était stéréotypée. Tu te sens pris devant l’écran.     

Un portrait trop caricatural, infantilisant et misérabiliste.

Camille: Je ne crois pas que le film fasse un sens pour les militants et les militantes. Une certaine fascination pour le radicalisme politique s’y retrouve et le film semble démontrer une certaine méconnaissance de ces mouvements-là.

Le militantisme est mal compris. Le portrait est trop caricatural, infantilisant, misérabiliste. Ça reste en surface, essentiellement. Ça encourage le cynisme et l’apathie. La société présentée ne va pas bien et l’alternative face à ce mal être, ce sont des militants, militantes qui eux, ne vont pas mieux. C’est d’un cynisme qui laisse peu de place aux changements politiques.  

 

La question se pose à savoir où se place le film, qui s’y reconnaît?

Maxence: Les journalistes et critiques d’ici parlent du film de deux manières: soit en disant que le film accompagne les évènements de 2012 ou en abordant la perspective d’une critique sans complaisance des révolutions de ces dernières années. La première responsabilité d’un artiste, c’est de prendre son sujet, prendre ce dont il est question et d’aller voir ce qui le compose, ce qui le sous-tend.

Le seul migrant que l’on voit à l’écran est présenté comme socialement paresseux et pas intéressé.

Camille: Le film travaille à s’attarder sur un soi-disant clash générationnel durant la grève de 2012. Mais 2012, c’est aussi beaucoup de solidarité intergénérationnelle. Dans sa généralité, le mouvement nous est présenté à tort comme appartenant à la jeunesse. Oui, ce sont les étudiants et les étudiantes qui ont entamé la grève, mais après le mouvement est devenu social, plus large. Des gens de toutes générations ont milité, ont pris la rue, ont défié la police. Ce qui a été fait de beau, de puissant en termes de solidarité, en termes d’alliance, en termes de mobilisation durant la grève, a été rayé. De ce constat, le film devient quelque chose de laid, de vide.  

La seule fois où l’on voit un immigrant à l’écran, il est présenté comme socialement paresseux, incompréhensif au Québec, qui ne comprend rien aux idées derrière le mouvement étudiant et surtout ne s’y intéresse pas. Cette construction m’a fâché et ramené à cette idée de nuisances des immigrants à la Parizeau après une défaite du référendum en 95 et son doigt d’honneur dirigé vers les immigrants. Le côté stéréotypé est tellement renforcé dans une approche négative. Maxence, t’en abordais ses effets :

Maxence: Le film fonctionne par stéréotypes. Tout ce que tu peux avoir comme stéréotypes et tout ce que tu peux alimenter comme stéréotypes ont été mis en place dans le film pour bloquer tout mouvement, tout questionnement. Au cinéma l’image à cette capacité de fendre les mots, fendre le réel pour aller y chercher ce qui y subsiste et ce qui y résiste pour le questionner. Le film n’arrive pas à le faire, parce que le seul sens qui lui est donné est trop explicite, limitant le possible d’une réflexion.

 

J’ai l’impression d’avoir assisté à une triste vision de l’avenir, triste vision d’une révolution qui pousse à rester dans son confort et son indifférence?  

Camille: À ne pas militer.

Maxence: Ça renvoie au cynisme. C’est vrai que certains films dits difficiles prennent du temps à être digérés, te font te questionner sur son propos, mais ce film-là n’est pas ça. T’en sors et c’est… cheap.  

Camille: C’est sensationnaliste. On se dissocie et on condamne!

 

Et de la représentation des violences à l’écran vous en avez pensé quoi?   

Camille: Il y a une certaine incompréhension de la violence politique dans le film en la dirigeant contre les personnes, contre la famille immédiate, les uns entre les autres. Ce qu’on a vu dans le cadre des mouvements sociaux, c’est plutôt que cette violence politique va être dirigée contre les institutions, contre les symboles. J’ai l’impression que d’individualiser cette violence visait à choquer et à revenir sur la question morale des moyens qui y sont employés.  

Tout le politique autour du film a été évacué.

De la même manière caricaturale, il traite de la dépression, du burn-out, de l’épuisement post-grève, qui existe dans les mouvements sociaux. Et ici, on y voit juste une espèce de portrait misérabiliste, déprimé du militant ou de la militante ultra-radicale prêts à aller jusqu’au bout pour consommer ses idéaux.

Tout le politique autour du film a été évacué finalement pour mettre de l’avant ses effets de sensations. Je trouve ça décevant et vide de sens: ceux qui font les films à moitié ne font que se creuser un tombeau.

Le reste de la société semble continuer à rouler et seulement une minorité infime ont la volonté de mener plus loin leur lutte dans cet après 2012. Mais la réalité est que beaucoup de personnes ont continué à militer. Ils ne se sont pas cloîtrés chez eux comme le fantasme le film.   

 

Justement il est important d’en parler de ce qui compose cette continuité.  

Maxence: Il y a des mouvements de toutes sortes: des grèves comme le Printemps 2015, des manifs contre les hydrocarbures, contre la charte des valeurs, contre la culture du viol, des autochtones qui organisent des blocages, des militants et militantes qui s’organisent contre la gentrification… Du commun continue à être créé dans une densité que le film s’entête à ignorer sous couvert d’une bête dénonciation de la violence.

Une grève, c’est un genre de guerre, l’affrontement de différents points de vue.

Camille: Ça n’appelle pas à l’action politique. Je pense que le sentiment que les militants et militantes peuvent avoir à la fin de ce film est celui de se sentir dépossédés. Dépossédés de l’héritage qu’ils auraient pu avoir sur cette mobilisation-là. Deux réalisateurs prennent une lutte sociale importante et en font un trip artistique, en vidant complètement le contenu politique de l’enveloppe.  

Maxence: Une grève, c’est un genre de guerre. C’est l’affrontement des différents points de vue sur ce qui est en jeu. Le geste du film est réducteur dans sa manière de se rabattre sur une seule histoire, un seul schème… Gabriel Nadeau-Dubois finissait son bouquin Tenir Tête (Lux éditeur) en disant: nous avancions vers nous. Ça, c’est une manière de refermer l’histoire.  

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Une liste de suggestions pour vous rediriger, si un désir de poursuivre la réflexion autour du film et de la grève étudiante de 2012 vous prend:  

À voir:
Carré rouge sur fond noir réalisé par Santiago Bertolino et Hugo Samson.
La Chinoise réalisé par Jean-Luc Godard.
Fraction du collectif Épopée.  

À lire:
On s’en câlisse : Histoire profane de la grève printemps 2012 du Collectif de Débrayage. 

 

 

Pour continuer la lecture sur les manifestations de 2012: «Le Printemps Érable».

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