Ça aurait fait dix ans que je me rase la tête. Rasé «rasé», au rasoir à main, chrome dôme, crâne d’oeuf, Monsieur Net, John Locke, Marc Boilard, Dr. Evil, Bruce Willis, Capitaine Picard, le alien dans Prometheus…

Par choix, oui il y a des gens qui font ça par choix. À dix-neuf ans j’ai décidé que je voulais être «un chauve», aucun néonazi n’a influencé ma décision, je trouvais ça hot c’est tout. Dans les films, le personnage chauve a toujours l’air plus rusé, c’est le génie qui tire les ficelles, le tueur à gages plein de ressources, le scientifique, le diplomate, le télépathe, celui qui n’a pas besoin de cheveux parce qu’il a d’autres qualités, qui est «in your face» imparfait, et j’ai toujours trouvé ça d’un cool assumé sans limites.

Donc voilà, pendant dix ans, ça faisait partie de la routine du matin, au même titre que se brosser les dents, je m’enduisais la tête de crème à raser comme un gros cornet de crème molle Mcdo avec des sourcils fatigués et on passait tout ça à la pioche. Dans les films les gens font ça au rasoir lame droite de barbier, ça a l’air impressionnant, ça dit «regardez-moi bien me passer des couteaux sur la tête parce que rien à foutre des conventions». J’aimais ça.

Personne ne veut être chauve. Il te manque quelque chose quand tu es chauve.

Ma mère trouvait ça complètement badtrippant, «t’as l’air malade Charles! Tu pourrais au moins faire comme David Beckham et te laisser quelques centimètres non?». À Noël je sautais quelques semaines pour ne pas que ma grand-mère s’imagine que j’étais en traitement de chimio. Les gens ont une perception étrangement négative des chauves.

Personne ne veut être chauve. Il te manque quelque chose quand tu es chauve. On fait des pieds et des mains pour ne pas être chauve. René Lévesque voulait à ce point ne pas être chauve que laisser pousser trois mèches blafardes de sa couronne pour les ramener sur le côté comme une motte de cheveux mouillés dans le drain de la douche était à ses yeux une solution envisageable. Évidemment, tout le monde est au courant quand tu te fais un comb over, mais j’imagine que les gens te donnent des points pour l’effort.

Il faut trouver des femmes «qui aiment les chauves».

C’est une stigmatisation qui m’a rattrapé souvent pendant ma vingtaine: on n’aime pas les chauves. On associe ça au vieillissement, à l’impotence et ça fait peur. Des fois je me demande si Dracula se moque en secret de Nosferatu parce que c’est le vampire vieillissant qui essaie encore d’être dans la game. Je ne sais pas, je préfère croire que la société vampire n’est pas nécessairement une grosse école secondaire… Quoique, Lestat semble vraiment vouloir prouver à tout le monde qu’il est sexuellement ouvert d’esprit. Mais je m’égare…

Évidemment j’ai eu des amoureuses, mais encore là il faut trouver des gens «qui aiment les chauves». Étrange non? Ça sonne presque comme une perversion dit comme ça, au même titre que les gens qui aiment l’auto-asphixie érotique, ou se déguiser en mascotte de renard pour se chatouiller. Dans plusieurs cas j’étais «le premier chauve»; «Scuse moi, je ne suis pas habituée, je n’ai jamais été avec un chauve», j’ai même déjà eu droit à: «Ah c’est weird, c’est comme flatter un oeuf fait en pénis». Donnons-lui des points pour l’image…

Néanmoins ça ne m’a jamais vraiment fait changer d’idée. Il faut assumer quand on s’aime d’une manière, les gens te trouvent beau quand tu te trouves beau. Bref, l’an dernier alors que j’étais prisonnier d’un de ces typiques bouchons de trafic montréalais à deux centimètres d’un cul d’autobus offrant comme seule option panorama une bannière publicitaire qui t’injecte son produit directement dans le cerveau comme l’unique livre d’un naufragé, je me suis vu confronté à l’existence d’une pratique pour le moins rigolote. On pouvait y apercevoir d’un côté un homme chauve, mine patibulaire, de l’autre, le même homme tout sourire, le crâne désormais garni d’une sorte de five o clock shadow de fond de tête, au-dessus duquel trônait comme un mauvais climax de magicien de fête foraine la mention «chauve ou rasé?».

Est-ce qu’une majorité de personnes me trouvaient répugnant mais sans me le dire.

Eh bien… Semblerait qu’il soit maintenant possible pour un homme de se faire nul autre que tatouer un cuir chevelu pour éviter de vivre le reste de sa pitoyable existence dans la honte en devenant un vrai faux faux chauve. Qu’on se tienne pour dit, tu es tout aussi chauve, mais maintenant les gens pensent que c’est un choix esthétique et là soudainement c’est acceptable parce que ce n’est pas de la calvitie. Il est à ce point misérable d’être chauve, qu’on nous propose maintenant une chirurgie de simulation de possibilité de repousse… Écoutez, tout ceci est à ce point une mise en abime de ridicule que je m’y perds moi-même.

J’en suis devenu curieux à vrai dire. Est-ce qu’une majorité de personnes me trouvaient sans me le dire aussi répugnant que semblait sous-entendre ce cirque de derrière d’autobus? Je n’ai jamais vraiment ressenti ça, mais est-ce que la perception des gens changerait pour un détail aussi anodin que la présence de cheveux? Étant un peu obsessif-compulsif dans l’exhaustivité de ma démarche, j’ai été tenté de vérifier. Je me suis fait repousser une tête.

Quatre mois plus tard, j’étais de retour avec un bon vieux crâne garni d’humain socialement acceptable et la réponse ne me dit rien qui vaille. Bon, première réalisation, je suis maintenant obligé de me coiffer sur le côté pour éviter d’avoir l’air d’un champ de maïs en temps de sécheresse, je vous invite à contempler avec moi la profonde ironie de se laisser pousser les cheveux pour finalement réaliser qu’on fait de la calvitie…

Dix ans à me faire suspecter d’être un skinhead pour découvrir que les coupes de SS sont revenues à la mode…

Ensuite vient l’inévitable rendez-vous chez le coiffeur. Dix ans sans pénétrer dans ce genre d’établissement, laissez-moi vous dire qu’il n’est pas difficile de se sentir comme un Romain à Time Square.

-Qu’est-ce que je te fais?

-Euh je sais pas? Les gens demandent quoi généralement?

-Pour les hommes, c’est court sur les côtés et long sur le dessus d’habitude. Un peu comme le gars là bas.

-Hahahaha.

-Quoi?

-Rien, simplement dix ans à me faire suspecter d’être un skinhead pour découvrir que les coupes de SS sont revenues à la mode… Allons-y pour ça j’imagine.

Maintenant pour ce qui est de la réaction du public, comment dire, je crois que je n’ai jamais été aussi insulté d’être à ce point complimenté:

-Ah ça te va beaucoup mieux les cheveux! BEAUCOUP MIEUX.

-Ouais, pas mal fourrable MAINTENANT.

-Avant t’avais l’air d’un ver de terre…

-Hein? T’as des cheveux? J’ai toujours cru que tu te rasais parce que tu n’en avais pas assez.

-Ah c’est cool les cheveux, GARDE ÇA JE T’EN PRIE!

Et bien sûr:

-BON ENFIN!

Eh voilà… Le chat sort du sac, il semblerait que j’ai passé ma vingtaine à avoir l’air de Quasimodo aux yeux des gens. Résultat, on veut (étrangement) plus me parler, le contact est moins long à établir, et surtout, phénomène dont j’ai rarement fait l’expérience: on vient vers moi. Soudainement, j’ai l’impression d’être réintégré dans la tribu. Les démonstrations sociales se font à ce point fréquentes que je ne sais plus tout à fait comment les gérer… Et le phénomène me révulse au plus haut point.

Être marginal c’est un filtre, un tamis qui laisse passer le sable et garde les pépites d’or.

Tout ça vient de m’exploser en plein visage, l’importance du conformisme, la sélection sociale, la sécurité que les gens tirent à instinctivement entretenir des rapports avec les individus chez qui ils se reconnaissent (grossièrement). Et on ne parle ici que de cheveux, je vous le rappelle, je n’ai pas subi de greffe de visage. Je me sens soudainement comme un ado qui change de look pour plaire au reste du secondaire, c’est si facile de plaire en ayant pour simple caractéristique de dégager un semblant de normalité.

En fait si toute cette expérience m’a appris quelque chose, c’est que mon crâne avait fait à ma place la sélection des gens desquels je désirais vraiment des interactions. Être (plus ou moins) marginal c’est un filtre, un tamis qui laisse passer le sable et garde les pépites d’or. Jamais je n’ai été exposé à autant de gens, et jamais je n’ai trouvé tout le monde aussi emmerdant… Maintenant j’ai juste envie d’aller serrer dans mes bras tous les punks que je croise, les trans, le Goth avec ses écouteurs dans le métro, mamie rock avec les cheveux mauves, Lady Gaga, le gars qui a fait tatouer sa face en tigre…

Soyez des hommes d’affaires avec des piercings, portez des oreilles de chat au travail…

C’est un horrible cliché, mais un cliché dont il est nécessaire de se souvenir par soi-même je crois: ayez l’air de ce que vous voulez, les gens ne valent pas la peine de changer. Soyez des hommes d’affaires avec des piercings, portez des oreilles de chat au travail, un chapeau haut de forme en 2017… Ultimement, ça n’attire que les gens qui en valent la peine.

Pour ce qui est des cheveux j’ai décidé de les garder, je me suis découvert un amour pour la teinture verte. Peace out… J’imagine?

 

 

Pour lire un autre texte de Charles Beauchesne: «Une « game de filles » de Donjons & Dragons».