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Nul n’a oublié ce qu’il faisait lorsqu’il a appris que les tours jumelles avaient été la cible d’une attaque terroriste. La plupart d’entre nous avons en tête une image très claire des gestes que nous étions en train de poser à ce moment précis, de ce que nous mangions, de la manière dont nous étions habillés, des personnes avec qui nous nous trouvions. Nous portons tous en nous cette photographie indélébile de nous-mêmes, fixés dans le temps, suspendus, perdus – tableau surréaliste aux accents flous. Cette image, c’est celle du début de notre supposée nouvelle vie.

Le neuf du onze de l’an deux mille un après Jésus Christ Superstar, notre destin collectif a pris un tournant irréversible. C’est du moins ce que l’on a voulu croire. Quelques heures à peine après les fatidiques événements, les phrases du genre « Rien ne sera plus jamais comme avant », « C’est le début d’un temps nouveau » et « La Troisième Guerre mondiale est à nos portes » fusaient de toutes parts. Les médias, nos élus, nos voisins, nous-mêmes, tous étaient convaincus que nous venions d’assister à la fin du monde tel que nous l’avions toujours connu. Or, dix ans plus tard, qu’est-ce qui a vraiment changé ?

Vous-savez-quel-jour est demeuré dans l’imaginaire occidental l’apogée du drame, le summum de la souffrance, l’exemple inimitable de l’atrocité. Pourtant, depuis, dieu qu’il s’en est passé des choses terribles. Au nom de la liberté, de la démocratie et de la paix, des milliers de civils ont été tués par les armées américaines, canadiennes, anglaises, françaises, italiennes, etc., qui se sont donné comme devoir de combattre le Mal avec un « M » majuscule et une face d’arabe. Dans ces guerres contre Sadam Hussein et Oussama Ben Laden, des centaines de soldats ont eux-mêmes péri. Parallèlement à tout cela, Dame Nature n’y est pas allée de main morte elle non plus. Un tremblement de terre a frappé Haïti dans les parties, Katrina et ses amis ouragans ont fait des ravages le long de la côte Atlantique, raz-de-marée et typhons ont détruit des villes asiatiques entières, et j’en passe, et j’en passe.

Mais 230 000 morts après un tsunami dans l’Océan Indien, ça pèse moins dans la balance que 3000 dans les deux tours à bureau les plus connues de la planète. Parce qu’on ne peut pas se venger contre une vague géante, mais contre des méchants messieurs qui portent des turbans, oui. Les attentats de New York ont offert à l’Occident un ennemi contre qui se battre, lui qui était en mal d’adversaires maléfiques depuis la chute du diabolique communisme. Le 11 septembre 2001 aurait pu devenir une date historique : celle où l’Occident aurait finalement choisi de baisser les armes, de faire un examen de conscience et d’abandonner ses desseins capitalistes et colonialistes. Au lieu de cela, le monde « civilisé » a choisi de se battre encore plus fort contre les « barbares » pour défendre ses jolies valeurs et, surtout, son statut de dominant.

Depuis 2001, 11 septembre s’écrit avec un trait d’union. Parce que cette date n’est pas comme toutes les autres. C’est une journée qu’on ne peut pas se permettre d’oublier, car si on l’efface de notre mémoire, la tragédie risque de se répéter. Mais n’est-ce pas ce qu’elle fait, tous les jours, la tragédie ? Se reproduire à l’infini, sans que l’on fasse quoi que ce soit pour l’arrêter ?

Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait le 11-Septembre, mais aujourd’hui, que fait-il, le monde ? Que faisons-nous, individuellement, pour améliorer notre sort et, surtout, celui des générations à venir ? À part contempler le passé en nous disant « comme c’est affreux ce qui nous est arrivé », il me semble que nous ne foutons pas grand-chose. Pourtant, tous s’entendent pour dire que rien ne va plus, que notre belle société démocratique est à l’agonie et qu’il faut absolument stopper l’hémorragie avant qu’il ne soit trop tard. Les appels à l’acte se multiplient, or, à part opiner du chef et cliquer « J’aime » à la fin des textes visant à nous réveiller et nous incitant à changer nos habitudes, on ne réagit pas fort, fort.

Pourquoi ne ferions-nous pas du 12 septembre une date avec un trait d’union elle aussi ? Pourquoi ce jour ne deviendrait-il pas celui où le monde a réellement changé ? Aucun avion qui déchire le ciel et qui fonce dans des buildings, aucun kamikaze, rien qui ne ressemble à un complot, pas de morts, pas de cendres ; seulement un jour où nous avons pris notre destin en main. Où nous avons tracé un trait d’union entre le monde dans lequel nous vivons et celui dans lequel nous rêvons de vivre.

  • Nadine Bellam

    Hier j’ai décidé de ne pas lire sur tout les rétrospéctives de cette journée car cela me rendais plus frustrer qu’autre chose que 10 ans après, on se victimise encore sans lever le petit doigt. C’est presque le seul article pour la commémoration du 10e anniversaire que j’ai lu, et je crois que c’est le seul qui met une vision un peu plus réaliste et logique de la chose. Merci pour ce bel article.

  • Mélissa Verreault

    Eh bien, merci Nadine. En espérant que mon «réalisme» soit partagé par plusieurs et qu’un jour, les choses changent…

  • Louis Boucher

    C’est tellement trop vrai, mon opinion sur le sujet est exactement le même. Sérieusement, tu viens en plein de structurer mes pensées et de les mettre en mots.

  • Bernard Ouellet

    Que dire de plus. J’abonde dans le sens de Louis. Et ce n’est pas question de minimiser le drame, seulement de réaliser que ce drame, c’est le quotidien pour d’autres.

  • Mélissa Verreault

    @ Louis et Bernard: heureuse d’avoir su exprimer votre pensée. Ne reste plus qu’à souhaiter qu’un jour on n’ait plus à penser ainsi, parce que les choses auront changé. (Fabuler fait du bien parfois!)

  • Denis-Émile Giasson

    Pour 19 millions d’humains, le 11 septembre ce devrait être jour de fête, la leur. Pour l’immense majorité d’entre eux, le World Trade Center c’est «connais pas». Ce jour là, comme pour les autres jours de leur vie, la fête tient à leur capacité de manger, si possible à leur faim.