“Économie de partage”, c’est vraiment une jolie expression… En quelques années, elle est entrée en force dans notre vocabulaire, mais a fini par devenir le synonyme confus de “taxis pas chers” et “évasion fiscale”. Pour démêler le joli du poche, on a demandé à Jacques Nantel, professeur émérite à HEC Montréal, de nous expliquer l’économie de partage comme il le ferait pour ses élèves (si ses élèves avaient nettement moins de qualifications et d’intérêt pour l’économie).

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Bon. Premièrement, quessé ça, l’économie de partage?

L’idée derrière l’économie de partage est relativement simple. On part du principe qu’un objet ou un service, s’il est acheté par chaque personne qui le consomme, a une utilisation nettement sous-optimale. Le meilleur exemple, c’est une voiture. Si je m’achète une voiture, la meilleure probabilité est que je m’en serve 10% du temps. 90% du temps, la voiture ne sera pas utilisée, alors qu’elle pourrait l’être par quelqu’un d’autre. J’ai donc intérêt à la partager avec d’autres personnes pour en répartir non seulement l’usage, mais également les coûts. Le deuxième avantage, qui est tout aussi important à mon avis, est au niveau du développement durable. On diminue la production de trucs qui ne servent absolument à rien.

Au XIIIe siècle déjà, les équipements agricoles étaient généralement partagés.

À partir de là, vous pouvez avoir toutes sortes de réalités, dans n’importe quelle sphère. À peu près tout peut faire l’objet d’une économie de partage.

Mais il n’y a rien de neuf là-dedans, puisque dans la forme que je viens de vous décrire, c’est un concept qui remonte facilement au XIIIe siècle, notamment en milieu rural. Les équipements agricoles étaient généralement partagés, exactement pour les raisons que je vous ai mentionnées: simplement parce qu’on n’a pas tous besoin d’une machine agricole, d’un boeuf ou d’un tracteur. On est aussi bien de l’avoir collectivement et de se le partager.

Alors pourquoi on entend souvent que l’économie de partage est un moyen de faire travailler des gens au noir et d’éviter de payer ses taxes?

C’est la différence entre l’économie de partage et  l’utilisation de l’économie de partage. C’est là que le terme “Uberisation” entre en jeu. Airbnb, Uber et les autres, changent les modèles de revenus et la façon de concevoir une entreprise.

Elles se positionnent comme des intermédiaires entre les gens qui cherchent à utiliser les produits ou services partagés, et ceux qui les ont…c’est tout! Uber ne possède aucune voiture ni aucun permis. Il ne possède rien, dans le fond, rien d’autre qu’un site où cette intermédiation peut s’accomplir.

Airbnb et Uber ne sont même pas encore rentables.

Ces entreprises-là atteignent un volume immense et ont le potentiel d’être hyper rentables. Airbnb et Uber ne sont pas encore rentables, mais elles ont le potentiel de le devenir. C’est à ce moment-là qu’elles peuvent entrer dans une logique d’actions qui ne sont pas illégales, mais souvent perverses.

Comme vous l’avez mentionné, par exemple, le fait d’employer au noir ou de ne pas payer de taxes. En particulier, le fait d’être un service entièrement virtuel vous permet d’être basé n’importe où et de minimiser vos redevances et votre contribution à la société en matière de taxes. C’est exactement ce que fait Uber.

C’est donc un problème qui existait avant l’économie de partage… Mais dites-moi, je ne savais pas qu’Uber et Airbnb n’étaient pas rentables…?

Non, ils ne le sont pas du tout pour le moment. Mais ils vont le devenir. C’est le même syndrome qu’Amazon ou Google, il y a quelques années. Le nerf de la guerre pour ces entreprises-là, c’est ce qu’on appelle en anglais “cornering on the market”. Il faut que vous ayez une position dominante sur le marché. Ils doivent donc continuer à investir massivement pour devenir le joueur incontournable dans leur domaine. Ils ont énormément de revenus, mais leurs investissements dépassent encore, et de loin, les revenus qu’ils peuvent générer. Et on parle ici de milliards.

Est-ce que l’économie de partage, c’est l’avenir de l’économie?

Je ne pense pas que l’économie telle qu’on la connaît va disparaître, mais c’est sûr que ça va changer beaucoup de choses pour les entreprises. Parce que derrière le vocable général de l’économie de partage, il y a deux nouvelles réalités qui sont là pour rester. La première, c’est la conscience des consommateurs que leurs dépenses sont loin d’être optimales.

La voiture, c’est toujours le meilleur exemple. De moins en moins de gens vont accepter de payer 20.000$ pour une voiture qu’ils n’utilisent pas à son plein potentiel. Dans certains cas, comme la voiture, ça devient facile de partager ou d’optimiser l’utilisation, dans d’autres c’est moins évident.

L’un des plus gros actionnaires d’Uber, c’est Toyota…

La deuxième réalité qui ne disparaîtra pas, c’est la sensibilité au développement durable, comme je l’ai expliqué tantôt.

Pour s’adapter à ces nouvelles réalités, les modèles d’affaire des entreprises doivent commencer à changer. Et ça, c’est un changement important. Même les géants de l’automobile commencent à s’adapter. Vous savez, un des plus gros actionnaires d’Uber, c’est Toyota; un des plus gros concurrents d’Uber, c’est Lyft; et le plus gros actionnaire de Lyft, c’est General Motors.

Est-ce que ce serait possible d’harmoniser tout ça: le partage des ressources, les conditions de travail et les contributions à la société?

Par définition, ce que l’économie nous enseigne, c’est qu’en tant qu’individu, vous voulez optimiser vos dépenses et vos revenus. Vous allez toujours vouloir acheter au plus bas prix et pour la plus grande quantité possible. Donc si vous définissez l’optimum comme étant l’optimum individuel strictement économique, vous allez arriver au genre de modèle qui se développe. À l’inverse, on peut aussi se dire: “non, l’optimum, c’est une combinaison de ce qui est optimal pour moi en tant que consommateur, et de ce qui est également optimal pour la société”. Là, le modèle devra être différent.

Tout se peut.

Le problème, c’est qu’en ce moment, la logique de développement et les échappatoires fiscales auxquelles on assiste ne vont pas du tout dans cette direction-là. Ils disent plutôt “moi, je suis là pour optimiser votre bien-être, cher citoyen, sur une base individuelle. Le reste, vous vous démerdez.”

C’est plus clair, mais pas forcément plus rose… Le bon côté, c’est que tout se peut encore, selon Monsieur Nantel. 

Comme on peut le lire dans un article du journal Les Affaires, Alexandre Bigot, du collectif Ouishare, estime qu’il « n’y a plus juste l’aspect économique qui intéresse les utilisateurs, mais aussi le fait de pouvoir participer à la gouvernance et à la création de valeurs d’une entreprise. « On le voit avec les paniers de légumes où les gens acceptent de dépenser plus, car ils accordent une grande valeur à la consommation locale et aiment l’idée de supprimer les intermédiaires pour donner plus de revenus à leurs producteurs. »

Plusieurs compagnies de la nouvelle économie de partage ont déjà commencé à réfléchir à des solutions pour rendre le système plus juste pour les travailleurs autant que pour les clients. Par exemple, Managed by Q aux États-Unis commence à offrir à ses pigistes des avantages comparables à ceux des employés.

Et puisque l’économie de partage est là pour rester, certains gouvernements commencent à montrer leur volonté de s’adapter. Plusieurs lorgnent (comme d’habitude) les pays scandinaves, et particulier le Danemark et sa flexisécurité. Comme son nom l’indique, ce concept marie flexibilité pour les employeurs et sécurité pour les employés. Selon France 24, avec la flexisécurité, les droits et les assurances des travailleurs sont attachés directement à chaque personne, non plus à l’emploi qu’elle occupe.

C’est tout frais, c’est prometteur, et on se demande ce que ça pourrait donner dans le contexte canadien.

Une chose est sûre, l’économie de partage challenge le statu quo. Pour les consommateurs, ça signifie des économies, une meilleure utilisation des ressources, et un moyen de peser plus directement dans les valeurs des entreprises. J’imagine que c’est l’avantage d’être au début d’un nouveau modèle économique. Il ne reste plus qu’à faire des choix avisés pour favoriser les compagnies qui correspondent à notre optimum de société !

 

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Parlant de bonifier le modèle actuel de l’économie du partage pour l’adapter à nos idéaux sociétaux, Adèle sur demande est une entreprise montréalaise qui veut valoriser la profession d’expert en entretien ménager tout en permettant aux jeunes travailleurs occupés d’avoir une maison propre en quelques clics. Il gère le prix, la prise de rendez-vous et le paiement par internet, et Monsieur Net arrive chez vous avec ses produits d’entretien écoresponsables. Le tout dans le respect des lois, des individus et de l’environnement. En plus, ils vont fraterniser juste ce qu’il faut avec vos animaux de compagnie!