«Toi, es-tu un millenial?» Habituellement, juste le fait de poser cette question à quelqu’un amène son interlocuteur à rouler des yeux et à spécifier que non, il ne passe pas sa journée de travail à snober son boss et partager des gifs de chats sur Facebook.

Une vidéo produite par MTV Australia a circulé pas mal sur les réseaux sociaux ces derniers temps. Dans celle-ci, le conférencier Simon Sinek explique en gros tout ce qui ne va pas bien avec cette (nouvelle) génération perdue.

– Attentes irréalistes envers le marché du travail.
– Dépendance aux likes.
– Incapacité de former des relations profondes.
– Impatience… tous les classiques y passent.

«Les jeunes sont bons pour mettre des filtres».

Chez URBANIA, on trouve que Sinek a raison sur bien des points, mais qu’il ne faut pas oublier qu’il a le sens de la formule. Un exemple : sa phrase «We’re good at putting filters on things», qui fait évidemment un parallèle entre les filtres Instagram et compagnie et le voile de fake duquel on enveloppe notre vie. Elle se cite super bien, mais quand on s’y attarde un peu, à quel point est-ce que c’est caractéristique d’une nouvelle génération?

La vie est plus belle avec des filtres?

Évidemment que «les jeunes», on est bon pour mettre des filtres. Snapchat nous rend fort jolis et nos images de paysages urbains enneigés sont adorables. Mais pour ce qui est de l’idée même d’enjoliver la projection de notre vie personnelle… ça ne date pas d’hier, non? Sinek affirme qu’on est bons pour faire «comme si tout allait bien même si on est en pleine dépression», mais est-ce que ça n’a pas toujours été le cas? La belle maison de banlieue avec la clôture blanche, les enfants «pour qui tout va bien!» et la dépression bien enfermée entre les quatre murs de la tête et cachée derrière un sourire, c’est loin d’être neuf comme phénomène.

Une pub pour antidépresseurs à la fin des années 60.

Malgré les nombreux tabous qui entourent toujours la santé mentale, au final, les réseaux sociaux et l’expression sur Internet aident probablement plus à ébranler les stigmates qui persistent qu’à les renforcer. Le partage d’expériences sur Facebook ou Tumblr, les communautés d’aide, la possibilité de prendre la parole anonymement… en voilà des véhicules qui nous semblent plutôt graduellement faire tomber le filtre de la honte et le remplacer par un début de transparence.

Oui, il y a aussi des gens qui postent des photos de leur grand sourire alors qu’ils ont de la misère à sortir de chez eux tellement ça ne va pas. Mais l’idée ici est surtout de se servir de cet exemple pour prendre ce que dit le conférencier de la vidéo – un homme payé pour bien parler, rappelons-nous-en – avec un grain de sel.

Un peu de calme

Nous sommes donc allés chercher un peu de sodium auprès de Jacques Hamel, professeur au département de sociologie de l’Université de Montréal et professeur associé à l’Observatoire Jeunes et société. Que se passe-t-il avec les fameux milléniaux, a-t-on demandé à ce spécialiste de la jeunesse.

Une idée ressort principalement pour les définir : l’accès depuis leur tout jeune âge à Internet amène les milléniaux à rechercher plus de liberté d’action.

«On tend à penser que tous ces jeunes ont un comportement assez arrogant, qu’ils envoient promener tout le monde dans une entreprise, ce qui à mon avis n’est pas le cas».

«Pour nous, en sociologie, ce groupe est immédiatement amalgamé à des phénomènes relativement nouveaux comme l’individualisation, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont individualistes au sens mauvais du terme. L’individu veut agir par soi-même, de son propre chef, indépendamment d’instances sociales comme la famille ou l’école, par exemple, et ils bénéficient de nouveaux moyens numériques pour ce faire.

Un cas concret : l’école est concurrencée par Wikipédia, par exemple. On a affaire à des jeunes qui ont un esprit cosmopolite : ils peuvent connaître le monde grâce au web, pas juste leur quartier, leur ville ou leur société».

C’est pourquoi en entreprise (et c’est surtout vrai pour ceux qui ont des diplômes universitaires), les milléniaux vont avoir tendance à vouloir travailler par eux-mêmes, de leur propre chef, comme ils l’ont fait auparavant dans leur vie. «Pour les entreprises, c’est un peu compliqué de leur transmettre des savoirs et des connaissances, puisqu’ils peuvent dire : je sais tout ça, je l’ai découvert sur le web, je suis capable de faire mes propres recherches, je n’ai pas envie de me soumettre à des connaissances imposées par l’entreprise».

Des jeunes assez habiles pour aller chercher par eux-mêmes des connaissances plus récentes et efficaces sur le web.

Et ce n’est pas un réflexe qui est sans fondement : certains sont effectivement assez habiles pour aller chercher par eux-mêmes des connaissances plus récentes et efficaces que celles qui étaient proposées par l’entreprise…

«On tend à penser que tous ces jeunes ont un comportement assez arrogant, qu’ils envoient promener tout le monde dans une entreprise, ce qui à mon avis n’est pas le cas».

Et si la fidélité à l’employeur n’est pas leur fort, difficile de les blâmer totalement : avec la précarisation des emplois et l’abolition de postes permanents, les compagnies sont en partie responsables de ces réactions, croit Jacques Hamel.

Like-moiiiiii

Bon, il faut par contre reconnaître qu’il y a quelque chose de vrai dans l’appétit pour les likes. «Je vois des étudiants qui vont photographier leur assiette à la cafétéria pour envoyer ça à leurs amis et qui vont chercher à avoir le maximum de likes dans une journée. Ça manifeste sans doute le besoin de reconnaissance de ces jeunes, dans des relations extrêmement éphémères, fragiles : des relations du moment. Ils cherchent à être reconnus à travers les réactions de leurs amis Facebook beaucoup plus que par celles de leurs parents ou du milieu social auquel on était habitués jadis».

#Reconnaissance #LikeMoi

Du côté négatif, ce besoin de reconnaissance pourrait être associé à certaines formes d’anxiété. Quelqu’un qui partage une photo de son assiette et qui passe le reste du repas à surveiller son téléphone pour voir les réactions de son entourage face à son smoked meat n’est manifestement pas en train de savourer l’instant présent.

En bas de 100 likes, je ne vaux rien.

On peut toutefois se demander si les réseaux sociaux n’amènent pas simplement une interface de plus où l’anxiété peut se manifester. Reste qu’il pourrait bien y avoir un lien entre une «méthode de mesure de reconnaissance» (nombre de likes) qui est en cours 365 jours par année, les attentes personnelles que l’on a, par rapport à celles-ci (en bas de 100 likes, je ne vaux rien) et le fait que tout le monde peut observer notre succès.

Gros stress pour un repas!

 

La suite en page suivante : « La différence entre Perennials et Millenials ».

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