“Joyeuse Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes !”

…Il n’y a rien de joyeux dans la violence à l’égard des femmes. Il n’y a vraiment rien de joyeux dans le portrait en faits et en chiffres de cette violence. Il n’y a incommensurablement rien de joyeux dans les agressions sans fin de femmes autochtones, de femmes handicapées, de femmes immigrantes et de toutes les autres.

Heureusement, il y a la grâce des survivantes.

Il y a des années, Ingrid Falaise est tombée dans les filets d’un pervers narcissique. Elle a traversé l’enfer d’un mariage rempli de manipulation, de violence et de domination. Vous connaissez probablement son histoire, puisqu’elle l’a racontée dans son livre Le Monstre et lors de son passage à Tout Le Monde en parle en 2015. C’est une histoire de violence parmi tant d’autres, mais elle la raconte encore et encore dans des conférences à travers le Québec et dans des billets sur Mitsou.com, parce que c’est encore nécessaire. Cette foutue violence conjugale veut pas disparaître. J’ai parlé avec Ingrid de choses vraiment importantes et vous devriez continuer à lire même si vous ne vous sentez pas concerné(e), parce qu’il y a ben des chances qu’une femme dans votre entourage ait déjà traversé la même chose.

*On sépare la violence faite aux femmes d’autres types de violence parce que c’est un phénomène particulier dans lequel les rapports de pouvoir, les inégalités salariales et d’autres facteurs sexistes entrent en compte.

On en est où avec cette certaine culture qui veut que la vie des femmes mérite moins de respect que les autres ?

Oui, il y a une culture du non-respect qui est encore ancrée partout. Je pense que ce qu’il faut enseigner aux jeunes, aujourd’hui, c’est le respect. L’amour sans respect n’a pas la même couleur. Je me rappelle d’une conférence que j’ai faite dans une école devant des jeunes de 14-15 ans. Je parle toujours sans censure dans mes conférences, alors je disais des mots assez crus comme “pute”, “salope”. Dans les conférences pour adultes, les gens trouvent ça épouvantable, mais pour les jeunes, c’était normal. 

Je trouve que les parents, les profs et la société devraient joindre leurs efforts pour apprendre aux jeunes à se respecter entre eux, et à se respecter eux-mêmes.

Il faut aussi leur inculquer que le corps d’une femme se respecte et s’honore. On associe toujours la sexualité à du plaisir. Certains se disent: « de toute façon, elle a du plaisir, donc c’est pas grave si je vais trop loin ». Il y a des jeunes filles qui se font agresser à 14-15 ans pis qui pensent que c’est correct, que c’est un peu normal. Elles diminuent les conséquences, mais les séquelles peuvent avoir lieu des années après.

Tu penses qu’on va quand même dans la bonne direction, malgré tout?

On évolue, oui, parce qu’avec tout ce qui est sorti dans les dernières semaines, je trouve qu’on brise le silence plus qu’avant. Il y a un mouvement qui s’est créé. Il y a beaucoup d’histoires d’agressions et de violence conjugale qui sont sorties et qui ont fait les manchettes. Maintenant qu’on nomme la culture du viol, toutes les femmes se sont mobilisées pour dénoncer les agressions. Briser le silence, c’est un premier pas et c’est super.

Maintenant, il faut mettre des actions en place pour éduquer les jeunes, pour les sensibiliser. Tout part de l’éducation.

C’est pour ça que je fais des conférences à travers le Québec, pour mettre la lumière sur ce qu’est la violence conjugale et expliquer aux jeunes qu’il ne faut jamais s’abandonner soi-même.

Donc on évolue, mais pour ce qui est de l’image qu’on donne à la femme en tant que société, on a encore un gros gros chemin à faire.

Une fois qu’on décide de sortir d’une relation violente, est-ce qu’on peut recevoir de l’aide? Est-ce que les services sont efficaces?

Oh oui. Si on a besoin d’aide, on peut appeler SOS violence conjugale : 1 800 363-9010. C’est 24h/24, 7 jours sur 7, confidentiel, gratuit, sécuritaire et bilingue. Il y a une intervenante au bout du fil. Si t’as besoin d’un abri, elle va te diriger très facilement.

Après ça, si une femme sent qu’elle est en danger physique immédiat, il faut appeler la police, évidemment. Les policiers sont beaucoup plus sensibilisés qu’avant. Ils participent à des conférences et des formations pour mieux comprendre le phénomène de la violence conjugale.

Il y a aussi tous les carrefours de femmes. Il y en a dans chaque région. Là, il y a beaucoup d’aide, il y a des intervenantes, il y a des thérapeutes.

Les CLSC aussi sont équipés d’intervenants donc on peut les appeler.

En fait, on a beaucoup d’aide, au Québec. Je trouve qu’on est choyés. Je suis allée en France pour faire une tournée médiatique et ils étaient impressionnés par toute l’aide qu’on a au Québec, comparé à la France.

Je crois que certaines femmes ont peur de demander de l’aide par peur des représailles…

Ce que les monstres font, c’est qu’ils nous entretiennent dans la peur et le silence, c’est leur arme la plus forte. Alors briser le silence, c’est l’étape numéro 1 de la guérison et du retour à la sécurité.

Même si c’est seulement en parler avec un ami ou un collègue, ça ouvre une porte vers la liberté. Le cycle de la violence conjugale, ça fait que les monstres -ou les M, comme moi je les appelle- nous ont isolées. Ils ont brisé tout le cercle relationnel pour avoir un contrôle d’autant plus fort sur leur conjointe. Aller chercher de l’aide, trouver une main tendue, cogner à une porte, ça nous sort de cet isolement-là.

Qu’est-ce qu’il faut faire quand on est l’ami ou le collègue en question?

C’est une des questions qui revient le plus souvent. C’est extrêmement délicat parce qu’il ne faut pas mettre la personne en danger en allant confronter le monstre. Parce que la violence peut grimper de façon fulgurante à la maison. Ce qu’il faut faire, c’est être à l’écoute, ouvrir grand les bras, écouter et ne pas juger. Il ne faut pas essayer de shaker, de faire entendre raison à la victime. Elle est déjà tellement brimée à la maison, elle marche déjà tellement sur des oeufs, elle a tellement honte de se faire faire mal qu’elle a pas besoin de se faire brasser à l’extérieur de la maison. Ce qu’on peut faire, c’est lui dire qu’il existe de l’aide. On peut lui dire que notre porte sera toujours grande ouverte. On peut lui demander, au jour le jour, comment elle va, et ne pas porter de jugement. Si ça ne va pas, on ne lui dit pas « Ben va-t’en ! »… ce serait comme dire à une anorexique « Ben mange! ». C’est plus grave que ça. C’est un problème qui a été installé au fil des semaines et des années. C’est très très ancré.

Évidemment, si on est témoin d’un acte violent, il faut appeler la police. Les policiers, eux, vont pouvoir agir.

Les proches eux-mêmes peuvent aussi appeler SOS violence conjugale pour parler à une intervenante.

Pour les parents, pour les proches et pour les amis, c’est extrêmement difficile. On a l’impression qu’on est impuissant. Mais il faut que la victime s’en sorte par elle-même, qu’elle touche son fond et qu’elle se choisisse. Je conseille aux proches d’aller eux-mêmes consulter. C’est ce que les membres de ma famille ont fait pendant que j’étais prise dans ces cycles-là. Ils avaient tellement mal. Je conseille aux parents de lire mon livre, parce que j’y fais parler mon père, et ils peuvent s’identifier.

Est-ce que c’est possible de détecter un monstre avant qu’il ne soit trop tard?

C’est extrêmement difficile parce qu’on rentre dans le cycle tranquillement, insidieusement, sans qu’on s’en rende compte.

Ça commence dès la séduction. Les M, ils ont un charisme complètement fou envoûtant, magnétique. Alors on tombe en amour avec eux. Et on se dit « c’est normal, je suis en amour ». À travers ça, tranquillement, le M va commencer tranquillement à rabaisser l’estime de nous, installer la manipulation et l’isolement en même temps. Il commence à parler contre nos amis. Il exagère. Tout est noir ou blanc, pour lui.

Il commence à vouloir changer ton apparence physique. Il dit des choses comme : « Tu te maquilles, t’as l’air d’une pute »; et si tu te maquilles pas : « Tu prends pas soin de toi ».

Il commence à te dénigrer par des petits commentaires anodins qui font en sorte que ça change ton identité. Il te demande de mettre des bottes sexy en dedans, mais se fâche si tu les mets dehors.

Il te glorifie au détriment des gens que tu aimes. « T’es trop extraordinaire pour ta famille de BS, d’après moi t’es adoptée ». Tu te sens valorisée parce qu’il te dit que tu es extraordinaire, mais c’est au détriment des gens que tu aimes. C’est une façon de t’isoler.

Tu commences à marcher sur des œufs, à vivre pour l’autre. Tu te demandes « Qu’est-ce qu’il va penser? », « Est-ce que c’est correct ce que je fais? », « Est-ce qu’il va me péter une crise? »

C’est ça les premiers signes. Quand on se pose des questions. Quand on doute de notre propre jugement. Quand on doute de nos émotions. Mais alors, le cycle est déjà installé. C’est ça qui est épouvantable. C’est dur à détecter parce que ça arrive par en dedans.

Parfois, notre entourage nous le dit. « Tu sais, ton chum il te traite pas bien. » Mais on va l’excuser, « il a son caractère, il est comme ça ».

Si une lectrice est dans une situation semblable et qu’elle se sent plus bas que terre, tu veux bien lui donner un petit mot d’espoir?

Oui, c’est possible de complètement retourner sa vie. Moi, je me suis choisi, le 22 septembre 2002, et je m’en suis sortie. Aujourd’hui, je suis très heureuse. Je suis en train d’écrire mon deuxième livre, « La suite du Monstre », qui commence exactement là où le premier s’est terminé. C’est toute ma reconstruction après être partie.

Il faut aller consulter pour se reconstruire. Ça peut faire mal de revisiter son expérience. Il y a beaucoup de femmes qui ne veulent pas se replonger là-dedans en allant consulter. Mais oui, c’est nécessaire. Ça ouvre le bobo, mais ça fait plus de bien que de mal.

On peut choisir de rester victime toute sa vie, on peut choisir de traîner notre boulet et notre lourd bagage, et se complaire dans notre malheur, quelque part. Ou on peut choisir d’ouvrir son cœur avec tout notre baluchon de vécu et choisir d’aimer à nouveau, d’être vulnérable à nouveau.

Moi ça a fonctionné, mais pas les yeux fermés. J’ai demandé de l’aide et je me suis écoutée, avec tout mon bagage.

Depuis, j’ai rencontré l’homme de ma vie et je me suis mariée. Oui, ça se peut d’aimer encore.

Moi je suis très très heureuse aujourd’hui, et c’est parce que j’ai fait ces étapes-là.

J’ai tellement brisé le silence.

 

Pour continuer de lire sur le sujet, on vous propose ce texte de Sarah Labarre: « T’as abusé de moi parce que tu m’aimais? ».