Je ne connais pas mon corps mince. Impossible pour moi d’avoir une once de nostalgie pour un six pack du passé, ou pour des cuisses qui ne collent pas. Le seul morceau dur que vous allez palper en me tâtant, c’est mes jointures et y’a longtemps que j’ai fait la paix avec ça, je suis capable de dire que je me trouve belle sans faire de petits rots qui gouttent le vomi. Je suis active, j’ai même eu des moments dans ma vie où j’étais assez active pour me dire sportive.

Mais chaque fois que j’enfile mes espadrilles, je dois faire taire les voix dans ma tête. Celles qui m’ont écorchée quand j’étais ado et qui trouvent encore le moyen de se tracer un chemin jusqu’à mes synapses d’adulte.

À 15 ans, j’ai acheté des patins à roues alignées avec mon argent de poche de gardienne. Motivée, j’avais mon casque, mes protecteurs et le sourire dans l’âme. Impossible de l’avoir au visage, j’étais crispée de partout tellement j’avais la chienne de pas réussir à freiner, MAIS j’étais prête pour le défi.

Question de ne pas avoir à descendre les marches de la maison sur le cul, j’ai enfilé mes patins sur le bord de la rue en laissant mes espadrilles sur la chaîne de trottoir. J’avais déjà patiné avec les patins qui ont des petites dents au bout des lames, mais freiner par en avant avec des rollerblades, faut être prêt à ce que les protecteurs de mains encaissent le choc, et à ce que l’asphalte râpe nos mamelons avant de s’immobiliser.

Troisième semaine, ça allait bien mon affaire. Je patinais la tête haute et mon style constipé s’était dissipé. Les bras bien engagés en va-et-vient, de chaque côté du corps, mon coup de patin avait pris de l’assurance. J’avais la jambe forte qui poussait avec vigueur quand j’ai croisé trois gars fraîchement débarqués de l’autobus.

« ENVOYE ROULE MA BOULE !! »

Ils ont tous ri.

J’ai fait semblant de rien entendre, mais dans le fond j’avais le goût de faire demi-tour pour leur botter l’sac avec mes patins. J’avais tellement mis d’effort pour ne pas me péter la gueule et au final, ce sont ces trous du cul aléatoires qui avaient réussi à me blesser. Tout ce qu’ils avaient vu, malgré ma joie et mes efforts, c’était une grosse qui roule.

J’ai aussi fait du vélo de montagne, j’avais un beau Specialized acheté avec mes économies d’employée de Subway. J’avais beaucoup d’adrénaline à voir ma suspension renfoncée sur la roche, à challenger les souches de bois, et même à affronter une série d’escaliers dans le vieux Montréal. J’étais plus téméraire à vélo qu’en patins. J’en ai pogné des débarques, j’en ai eu des coudes en sang, mais je n’ai jamais eu aussi mal que la fois où je buvais à la fontaine d’eau, vélo entre les jambes et que mes oreilles ont capté:

« Tchèque ses cuisses, sont dégueulasses. »

 

Et pourtant, elles ne l’étaient pas. Elles étaient charnues et puissantes. Malgré quelques manœuvres impressionnantes et un superbe vélo performant, c’était ma graisse qui avait attiré l’attention.

Dans ces moments-là, la plupart du temps, tu ravales le commentaire. Si tu te sens d’attaque, tu les envoies chier, avec un finger bien senti. Mais n’empêche que peu importe ta réaction, ça écorche le moral, surtout un moral d’adolescente.

Ça m’a écorché suffisamment pour qu’aujourd’hui, même si je me trouve belle, quand je croise une gang de jeunes j’ai toujours l’arrière pensée qu’ils vont me crier une bêtise. Assez qu’à chaque fois que je fais du sport, je suis consciente du bourrelet qui brasse ou qui dépasse et que si je tombe, ça va être encore plus drôle que si une mince se plantait. On ne se le cachera pas, une grosse qui fait des tonneaux en rollerblade c’est un tantinet plus drôle qu’un athlète. Je sais pas pourquoi, mais même moi ça me fait rire une madame chubby qui pogne une débarque en essayant de faire du ski nautique.

Ironiquement, je suis devenue humoriste. J’embrasse désormais le malaise, car ça se transforme en bonnes blagues payantes. Asteure, quand ma bedaine m’empêche de plier au yoga, ça génère des fous rires et ça, c’est doux pour l’âme.

Donc à vous madame toutoune et monsieur bedonnant, qui osez bouger même si vos bourrelets ont une entité à part entière et que le tapis de course fait un solide bruit à chacun de vos pas : BRAVO. Je vous fais des high five car je sais que ça prend du solide culot juste pour enfiler le kit de sport.

Love, xx

 

Pour lire un autre texte de Mélanie Couture: « Genous mous et bad boys ».

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  • Marie-Pier

    Je lis ce texte et j’ai l’impression que c’est moi qui l’a écrit.

    En 6ème année et en secondaire 1, j’étais défense au soccer et j’adorais ce sport. Chaque joute, je me donnais comme pas une. Est venu le moment où en plus d’être la plus grosse ET la plus grande de la gang, j’étais la seule aux cheveux courts. Une des  »chix » de mon équipe pendant une pratique a dit tout haut  »Check la grosse lesbienne qui court ».

    Si j’avais pu, j’aurais fendu en deux. J’avais si honte d’être moi. Le secondaire n’a pas été doux avec moi. Au CÉGEP, j’ai répondu à quelques trou-de-culs mais, en dedans, j’étais démolie.

    Encore aujourd’hui, mon âme de jeunesse est blessée et en grandissant les blessures ont suivies.

    L’an dernier, j’ai fait 1h30 de marche rapide en leggings et j’avais mis mon chandail de Cours Toutoune en plus… juste pour faire un pied-de-nez aux cons. Ma manière de dire  »Bien oui, une grosse ça marche aussi. »

    • Mélanie Couture

      ENVOYE DONC!!! Good job madame!

  • Béatrice

    Merci pour ce texte!!! Ça me parle tellement. Petite, on m’appelait « le petit bébé de plomb » parce que j’étais grande et costaude pour mon âge. Au primaire, j’ai été beaucoup intimidée à cause de mon poids et au secondaire et après ça s’est estompé, mais j’entend toujours un commentaire désobligeant sur mon apparence une fois de temps en temps. J’ai fait de la danse plusieurs heures par semaine tout mon primaire et secondaire. J’ai joué au volley-ball et au flag-football, j’ai été coach de volley-ball et j’ai récemment couru mon premier 5km. Maudit que les gens sont pas au courant du fait que c’est possible d’être une fille en chair, curvy, peu importe comment on veut l’appeler ET être en forme et bien dans sa peau. Bref, merci pour ce texte c’est vraiment on point!!

  • Jo

    Oh que j’ai des anecdotes en tête quand je lis ca !!! Le gars qui dit « aie checker ça, elle (en parlant de moi) ils l’ont engagé au casse croûte pour fournir le gras pour les frites »… Ca aura pris tout mon petit change pour m’avancer vers eux, retourner son bol de frites vide dans les air et de répondre « oui pis t’hais pas ca ca l’air ! En fait c’est les meilleurs frites que tu mangeras jamais !!! » Puis je suis partie en riant comme si de rien était ! Et que dire du petit con sur la Grande-Allée a Quebec qui a dû ravaler sa langue après m’avoir questionné gentillement sur mes habitudes sexuelles « aie la grosse tu suce tu ? » Et moi de répondre « certainement, tu veux un cours pour donner du plaisir à ton petit ami ? » En pointant l’autre imbéciles qui riait à côté lui.

    Mais là je vous parle juste des 2 fois où j’ai eu la présence d’esprit et la force de leur répondre…

  • Genevieve

    Tout de suite comme ça, j’aurais le goût de dire qu’il y a un char de claques en arrière de la tête qui se perdent.
    Je suis tellement désolée et choquée par ce que vous ayez eu à vivre! Ces petits cons n’ont pas assez eu la monnaie de leur pièce, comme d’habitude… Cependant, les très jolies images qui coiffent l’article me laissent un tout petit peu dubitative… ok c’est cool pour l’attitude badass, mais est-ce toujours nécessaire d’être en bikini et se coller l’entrejambe sur la fourche d’un vélo pour dire qu’on s’affirme dans son corps de femme? Les multiples facettes du corps de la femme, nos différentes façons de l’habiter et de vivre avec, sont toujours réduites à une seule: sexy limite cochonne. Bon, comme mon féminisme date des années 80, je dois juste être pas raccord. Boy que je me sens dépassée des fois… je vous trouve bien courageuses, les p’tites jeunes. Lâchez pas, là là!

  • Mureine

    Preach! À 33 ans je commence à commencer à accepter que peut-être que mon petit gras, il est normal pour moi et que c’est la vie. On m’a traité de grosse au primaire et au secondaire et je me rappelle pratiquement de chaque fois tellement la douleur que je ressentais dans le ventre était violente lorsque j’entendais le mot. Quelle cruauté de la part de ces petits connards (tous des garçons, seulement une fois une fille, cousine d’une amie- une conne).

    Juste quand je pensais que ça n’arriverait plus jamais, soudainement lors d’une visite chez mes grand-parents il y a quelques années, mon grand-père m’a dit de perdre du poids, de même, avec un brin de méchanceté dans le regard. J’avais l’impression d’avoir été drop-kickée dans le ventre puis sciée en deux. Mon amour pour lui, qui n’était déjà pas au top, s’est éteint. Je crois qu’il se meurt présentement dans un foyer pour vieux riches de Westmount. Fuck him, fuck faire du mal aux autres, fuck les bullies. Aimez-vous pis prenez pas de marde de personne!

  • Mary-Lou Guinois

    Tellement l’impression de me lire … ce genres de blessures ne guérissent jamais vraiment … avoir presque peur de sortir seule en publique parce que peur de se faire crier des insultes n’importe quand … connais ça … avoir comme surnom  »Mary-Lourde » lorsque ton prénom est Mary-Lou … je dois avouer qu’ils ont été la chercher loin celle-là … jusqu’au jour où la fille en a eu assez et a décidé de planter la petite bitch ben comme il faut dans la clôture de l’école … là c’est drôle ils se sont rendu compte que la grosse qui ne disait jamais rien ben elle fesse en ta ! À partir de ce moment j’ai eu la sainte paix ! La violence n’est peut-être pas a meilleure réponse à tout mais un moment donné quand tu as tout tenté et que tu te fait taper dessus depuis ta pré-maternelle même par des adultes (oui oui !) ben rendu en secondaire 3 ça se peut que t’en ai un peu beaucoup ras le pompom des belles paroles … dans ce cas là ben tu agis et tu te défend toute seule ! C’était ça ou le suicide dans mon cas …