« Mon grand-père a travaillé dans un magasin d’appareils photo toute sa vie. Il menait une vie modeste d’immigrant de première génération. On savait qu’il avait perdu sa famille durant la Seconde Guerre mondiale et qu’ils avaient probablement été assez riches, à l’époque, car il nous parlait parfois d’une bonne qui s’occupait de lui… Mais c’est tout. »

C’est ainsi qu’Édith Jorisch, jeune réalisatrice dans la fin-vingtaine, commence à me raconter l’histoire de son grand-père, Georges Jorisch. Un immigrant juif montréalais qui, à l’âge de 83 ans, hériterait de plusieurs millions de dollars après avoir levé le voile sur un passé insoupçonné.

Édith poursuit : « Ma mère est architecte. À la maison, on avait un livre au sujet de Josef Hoffman, un architecte autrichien. Mon grand-père feuilletait l’ouvrage quand il a spontanément dit, en pointant une photo : « Ça, c’était ma maison! » Mes parents n’en revenaient pas. On a alors appris que jusqu’à l’âge de 10 ans, mon grand-père a grandi au Sanatorium Purkersdorf, un domaine rempli de villas où se réunissaient des artistes et des scientifiques. On a vite réalisé qu’il avait fait partie de quelque chose de grand; le début des années 1900 à Viennes, c’était effervescent, c’était l’explosion du modernisme! »

À la recherche de tableaux volés

Ainsi, Georges Jorisch descendait d’une famille de mécènes et collectionneurs d’art. Mais la surprise ne s’arrêtait pas là. Le hasard avait encore beaucoup à faire. « En 1998, mon grand-père est tombé sur un livre, dans une boutique. C’était un ouvrage portant sur le peintre Gustav Klimt. Il s’est alors rappelé qu’il y avait deux tableaux de Klimt dans sa demeure d’enfance. Comme il était à la retraite, il s’est donné pour mission de les retrouver. Il a commencé ses recherches sur un vieux laptop, sans la moindre preuve papier ou photo. En ne partant que de ses souvenirs, soit celui d’un salon rouge avec une bay window et un tableau de Klimt de chaque côté. »

Pourquoi avoir gardé ces informations secrètes si longtemps? « En arrivant à Montréal, je pense qu’il voulait se refaire une vie. Il voulait oublier, alors il ne parlait pas de son passé », m’explique Édith.

De 1932 à la fin de la guerre, des agents nazis avaient pour mandat la confiscation planifiée d’œuvres d’art appartenant aux familles juives. Et la famille Jorisch avait été victime de cette spoliation.

Georges Jorisch avait quitté Purkersdorf à l’âge de 10 ans, avec son père, en pleine montée du nazisme. Sa mère et sa grand-mère, elles, y étaient restées, n’estimant pas l’ampleur du drame dans lequel plongerait rapidement l’Europe. Elles sont toutes deux décédées dans un camp de concentration trois ans après l’exil de Georges.

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Litzlberg am Attersee, de Gustav Klimt
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Église à Cassone, de Gustav Klimt

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une histoire à déchiffrer

Édith me raconte : « J’ai toujours été obsédée par la question de l’Holocauste. Depuis que je suis toute petite, je suis personnellement touchée par cet évènement. Mais l’histoire des tableaux a ouvert une boîte de Pandore : on a réalisé qu’il y avait des trous dans l’histoire de notre famille. J’ai voulu les remplir et comprendre mon grand-père; un homme que je ne connaissais pas tant que ça, finalement. Un homme avec qui je m’entendais bien, mais dont j’ignorais le passé lourd et riche. »

Pour y arriver, elle a documenté la fin de la quête de Georges Jorisch, qui aura finalement duré 14 ans.

« Le premier tableau qui a été restitué à mon grand-père a ensuite été vendu. Il fallait payer la recherchiste en provenance d’œuvres d’art et l’avocat qui avaient travaillé pour le retracer. Puis assurer un tableau qui vaut 40 millions de dollars, ce n’est pas donné… Il n’avait pas vraiment le choix de le vendre. C’est là que mon implication a commencé. J’ai suivi la vente du tableau à New York et j’ai filmé mon grand-père alors qu’il revoyait le tableau pour la première fois, après 73 ans de séparation. Il avait 83 ans. Il y avait une nécessité de documenter sa vie et d’en faire un héritage. Pour moi. Pour ma famille. »

Cet héritage, c’est à nous tous qu’Édith le léguera finalement. Après la mort de Georges Jorisch, en 2012, elle s’est rendue en Autriche pour en retracer les pas. Ainsi est né le documentaire L’héritier. Le portrait touchant d’un homme qui tente de retrouver des tableaux, tels les « symboles de ce qu’il croyait avoir perdu ».

Pour découvrir cet homme fascinant et le parcours qui lui a permis de retrouver d’inestimables oeuvres, il faut regarder L’héritier. Ça tombe bien, le documentaire sera diffusé le 21 novembre à Télé-Québec.

L’histoire de Georges Jorisch et sa famille est exceptionnelle. Elle mérite d’être reconnue. Pour l’extraordinaire. Pour l’horreur. Pour la justice et la mémoire.

 

Pour lire un autre texte de Rose-Aimée Automne T.Morin: «Depuis que ma mère a trouvé sa famille grâce à facebook».