Si les secrets hantent en silence plusieurs familles, ils restent un terrain fertile pour les romanciers, les artistes et les poètes québécois, qui se plaisent à le visiter. Nous avons donc demandé à l’auteur Simon Boulerice ce que le sujet lui inspirait. Et depuis qu’on a lu ça, on amène notre sac à main avec nous aux toilettes quand il est dans les parages.

Enfant, dans les soupers de famille du clan Boulerice, nous avions coutume, en hiver, d’empiler nos manteaux sur le lit de mes grands-parents. Lors des discussions qui précédaient le repas, mes parents, mes oncles et mes tantes faisaient le bilan des potins de la ville : un tel a trompé une telle, un tel est passé au feu, une telle a causé un accident à Saint-Isidore… J’écoutais d’une oreille distraite ; ça manquait de secret pour moi. Je préférais toujours me réfugier dans la chambre de mes grands-parents et me faufiler parmi les manteaux, comme une couleuvre. J’en profitais pour plonger la main dans toutes les poches pour y dénicher des objets étonnants, des lettres confidentielles. Je voulais tout connaître de ce qui ne se dit pas autour d’une table. Malheureusement, je ne trouvais jamais rien d’excitant, de compromettant…

« Je préférais toujours me faufiler parmi les manteaux, comme une couleuvre. »

Les secrets fraternels

C’est à cette même époque que ma sœur et moi avons reçu nos premiers journaux intimes munis d’une serrure. Je brûlais de découvrir les secrets que ma sœur colligeait dans ses pages roses. Mais elle m’empêchait de lire sur son épaule et verrouillait systématiquement son journal, en prenant soin de cacher sa petite clef. Un jour, en son absence, j’ai eu la vivacité de débarrer ses secrets avec la clef de mon journal à moi, et – ô surprise! – la serrure y était compatible! Je me suis alors plongé dans l’intimité de ma sœur. J’ai appris qui était l’élu de son cœur, le nom de sa rivale cachée, et j’ai pu confirmer l’aversion qu’elle me vouait dans chacune de ses pages. « Mon petit frère Simon me gosse tellement… ».

« Mon petit frère Simon me gosse tellement… ».

Même si lire ce journal était parfois douloureux, ma curiosité malsaine m’amenait de jour en jour à prendre des nouvelles de la haine de ma sœur pour ma petite personne harcelante.

Plus tard, je suis devenu babysitter, et j’ai continué à nourrir mon vice de débusquer les secrets des autres. Ceux de la famille Lambert me préoccupaient bien plus que ma révision des mathématiques. Ma curiosité ratissait large : je m’intéressais autant aux relevés bancaires qu’aux magazines pornographiques. Je décryptais des vies en explorant les fonds de tiroirs des tables de nuit, là où se rangent toutes les vies privées.

34 ans d’écorniflage

J’ai maintenant 34 ans et je poursuis ma carrière d’écornifleux. Je suis typiquement québécois : à l’extérieur, je souris candidement, mais dès que vous avez le dos tourné, je me rue dans vos poches faire l’inventaires de vos secrets. Je suis la malice incarnée, comme tous les Québécois que je connais. En tout cas, les plus honnêtes… Kamouraska, Les Belles-Sœurs, C’est pas moi, je le jure!, Putain, C.R.A.Z.Y, La Femme qui fuit… Je regarde les œuvres phares d’ici, les classiques comme les plus récentes, et je comprends bien que je ne suis pas le seul.

Les secrets de famille : voilà bien un terrain fertile par excellence, pour l’esprit créatif québécois. Moi-même, je m’en inspire beaucoup. Tellement que la prochaine fois que vous m’invitez à souper, pensez-y deux fois avant de laisser votre intimité sans surveillance, quand j’irai au petit coin ; je suis un Québécois typique. Désolé!

 

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