– Ce serait le fun que tu jases avec Stéphane Lafleur. Avec pas d’casque vient de sortir son quatrième album après un EP parfait, le timing serait bon.
– Je ne pense pas être digne d’une telle rencontre! Pour moi, c’est un créateur qui fait partie d’une bande à part, avec les Richard Desjardins de ce monde.
– Vous pourriez jouer à des jeux de société en parlant de création…
– J’haïs les jeux de société.

Malgré mes arguments de taille, la cheffe contenu web d’URBANIA a fait en sorte que je me suis retrouvée en tête-à-tête avec le cinéaste (Continental, un film sans fusil, En terrains connus, Tu dors Nicole), auteur (Mon ami Bao), idole (de ma personne) et membre fondateur du groupe Avec pas d’casque. Et ce, au renommé pub ludique Randolph… Même s’il était moyen convaincu par le concept.

– Je suis content d’être ici, mais pourquoi on doit jouer?
– Bah, ça rapproche, non? On jase en faisant quelque chose de chaleureux…
– … Ok.
– Pour être honnête, je n’aime pas vraiment les jeux de société.
– Moi non plus.
– Super! Oublions ça et parlons d’art.

On a mis de côté le jeu proposé par notre sympathique serveur (« Bellz », une affaire avec des aimants funky), on a commandé une première bière, puis on a tenté de comprendre comment on peut écrire des choses aussi douces que « c’est drôle d’avoir la certitude qu’on va dormir ensemble, j’ai comme une envie soudaine de crier ton nom tellement fort » que des choses aussi tristes que « peut-être que tout ça sonne comme si je baissais les bras, en vrai c’est juste que j’ai personne à mettre dedans »… 

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Boire l’après-midi > les jeux de société

L’AMOUR ET SES DÉCLINAISONS

J’ai l’impression que tu es à la fois l’auteur le plus romantique de la province et le plus cruellement lucide. Quel est ton rapport à la romance, à titre de créateur?

La romance qu’on nous a vendue, celle de Disney, n’existe pas. Le plan de match, « aimer une personne toute notre vie », il y en a qui y arrivent, mais ce n’est pas ce que je vois autour de moi… L’amour a plein de sous-thèmes, de sous-chapitres.

As-tu déjà lu Fragments d’un discours amoureux ? Roland Barthes te met ça en mots super simples : ce sont des déclinaisons de la même maudite affaire. Quand toi t’es en boule dans ton lit à cause d’une certaine situation, t’as l’impression qu’il n’y a que toi qui a vécu ça dans toute l’histoire de l’humanité. Mais finalement, tu le lis et il te fait réaliser que c’est clinique ton affaire.

Certaines de tes chansons donnent quand même envie d’aimer éperdument, de croire au plan de match.

Il le faut!

… Puis il y en a d’autres où tu me ramènes au plancher des vaches. Quand tu écris, des fois, est-ce que c’est pour me rappeler que tout va chier?

Non! Je veux plutôt nommer que tout est possible. Il y a des gens qui vivent dans l’utopie de la relation parfaite. Et on se la souhaite tous! On n’entame pas une relation en espérant que ça chie.

Bof. Des fois, tsé…

Ha, ouin? Euh…

En tout cas. Changeons de sujet.

Notre interprétation du sens d’une chanson a beaucoup rapport avec où on en est dans notre vie. Je trouve ça beau qu’une toune puisse créer plein d’émotions à la fois plutôt qu’une seule! Le but derrière la création, c’est quoi? C’est d’essayer de comprendre qui on est, comment on agit. De se sentir en vie, de se pincer et d’être humain. Pourquoi on écoute de la musique? Au fond, chaque artiste a des fonctions différentes.

C’est intéressant. Ça me pousse à me demander pourquoi je n’aime que la musique triste ou cochonne…

Avec pas d’casque, ça rentre dans le triste, c’est ça?

C’est encore drôle! Il me semble qu’Olivier Robillard-Laveaux a déclaré à On dira ce qu’on voudra que Nos corps (en ré bémol) est une belle chanson pour faire l’amour…

Haaaa! Too much information!

Moi non plus je n’aime pas savoir qui fait l’amour en pleurant… Mais pour vrai, par automatisme, je vais vers la musique triste ou cochonne parce que j’ai envie d’être plongée dans quelque chose de très physique.

Qu’est-ce qui est cochon en ce moment? 

Ça passe beaucoup par l’électro smooth, de mon bord.

Ça sonne comme un défi!

Avec pas d’casque, version électro-cochonne? J’imploserais.

Mais tout ça, c’est dans ta personnalité. Il y a des gens qui ne nous écoutent pas, justement parce qu’ils ne veulent pas être exposés à ces émotions. Tu as probablement une mélancolie en toi qui a besoin de vivre, d’être nourrie. D’une catharsis. Brailler un coup en écoutant une toune, c’est libérateur.

Et qu’est-ce que ça te donne de l’écrire, cette chanson qui me fait brailler?

Je suis une meilleure personne! J’ai une meilleure vie… Peux-tu imaginer si je gardais tout ça à l’intérieur? Imagine le genre de personne que je serais!

J’ai brièvement eu envie de me perdre dans un rêve éveillé dans lequel Stéphane Lafleur était un être triste ignorant que son émancipation passait par les lettres, mais j’ai plutôt choisi de rester dans le moment présent et d’enchaîner en jasant de son processus créatif (au sujet duquel, d’ailleurs, je me faisais de fausses idées; il n’est apparemment pas mû par un besoin de me faire brailler).

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