Mes hommages.

Il est de ces moments phares où les réflexes n’y sont pas; comme ce terrifiant instant où un quignon de vieux pain a passionnément pris feu dans le four pendant que je brassais une sauce cardinale qui ne demandait qu’une petite veillée tranquille (à chaque sauce, ses attentes). Il est particulier, ce moment où tu constates que depuis une bonne minute, un feu de joie de calibre Manoir Rouville-Campbell virevolte à tes rotules derrière la petite vitre du four sans que quelque instinct de survie ait été alerté. Ce moment où l’air niais de base – qui ignore qu’un pied plus bas, un brasier menace tes projets d’avenir et de peau sur les jarrets – fait place à l’air niais qui ne se souvient pas quelle sainte prier pour la motricité fine des grandes urgences.

Brasier fut maîtrisé et baguette fut sacrée dans l’évier comme Glenn Close dans sa robe blanche au fond du bain.

Les petites surprises qui revitalisent.

Il est aussi de ces moments phares où les réflexes SONT au rendez-vous. Ces grands soirs où, excités comme Bowie dans un magasin de bas résille, ces réflexes lourds se griment et se parfument pour être aussi aiguisés que les souliers pointus de Philippe Fehmiu. Il suffit de se mouvoir les miches dans une salle de spectacle pour le constater.

Vous y êtes-vous mus, récemment?

Petite, la seule ivresse de me poser le derrière sur le velours d’un banc de salle mythique me grisait comme pas une. À chaque acte, chaque power-balade ou chaque blague salace de l’artiste sur scène, l’envie de me lever sur ma chaise, de hurler un fa dièse et de me side-kicker la botte de cowboy tous azimuts en signe d’ultime appréciation me tenaillait.

J’ai gardé la spontanéité de mes 16 ans, mais l’ivresse n’y est pas toujours.

Astheure, un récital peut me décevoir.

Un show que j’anticipais comme une gamine qui chante dans sa brosse ronde, me tirer de puissants borborygmes. Ça arrive. Et quand l’humoriste sur scène ne me tire pas risette, je ne lui offre pas, cette fameuse risette. Bien entendu, je me sens mal que le calvaire de ne pas le faire. Mais rire banane, je ne puis.

Jamais je me suis sentie forcée au rire-gencive et à la perte des eaux devant un artiste, que j’aie frenché son posteure sur le mur pendant deux ans ou pas. Mais encore hier, c’est assise dans une salle où mes attentes étaient à broil que je me suis transformée en la plus muette des plies. Pas un rire. Nulle émotion. Grande, grande déception.

Pourtant, autour de moi, toute âme chaussée de bottillons des grands soirs hurlait à s’en fendre la glotte. À chaque déhanchement, petit son funny-fun-fun ou fin de tirade so-so, le réflexe des petites mains jointes à répétition, des rires de cristal de roche et de tantes Frita qui s’étouffent dans leur bonheur complet était furieusement activé. Je vous le dis, je vous le jure, c’était pourtant plate, plate plate plate comme un jour sans pain.

Mais le rituel est si rassurant.

Une blague? DES RIRES.
Un vague « hello » en guise de mot de bienvenue au Centre Bell? DES ÉVANOUISSEMENTS.
Un show qui se termine? UN ESTIFI DE RAPPEL.

Je ne traîne pas mes tomates rossées dans ma bourse pour les lancer à tout artiste qui ne livre pas la marchandise que j’avais commandée. Mais me soumettre aux rituels-coucous d’adoration du Ti-Mousse qui se pointe sur scène avec du matériel de pauvre et cette suffisance au coin des muqueuses, j’en ai soupé (et calciné le pain).

Pourquoi cet insoutenable sentiment de lui devoir quelque chose? De lui devoir fébriles vagissements à la moindre samarcette? Certains diront que quand tu payes 100 piastres pour aller voir Boy Georges, tu vas te trémousser comme un fakir, que le show soit Angus ou pure pacotille. D’autres voueront à jamais cet inconditionnel amour à l’artiste qui les impressionne, entretenant cette étrange relation où y’est pas question de le décevoir en n’étant pas le meilleur public qu’y’a pas sua terre, gaminet déchiré à l’appui. Le plus dynamique quidam de la rangée CC, pepperonis à l’air. C’est pourtant tout, sauf rendre service à l’artiste.

Et le rappel.

Cette chose. Ce moment où, sans te poser de question, tu te lèves de ton petit banc d’église pour applaudir une demi-heure, le temps que la star en chaps de suédine finisse son plateau de mignardises back stage et daigne revenir sur scène pour jouer les seules tounes pour lesquelles t’étais venu le voir.

CES TOUNES-LÀ DEVRAIENT OUVRIR LE SHOW. Le rappel, c’est un petit spécial. Le « vendredi frites ». Une surprise, une reprise ou une improvisation libre rythmée par le djembé.

Mon texte aurait pu tenir dans « hier au soir, j’ai vu un show passionnément plate et tout le monde était hilare. Ça m’a donné la nausée et j’ai eu envie de les provoquer en duel, tous, de mon gant de peau de daim ».

Gentilshommes et damoiselles que j’estime et bécote à la falle; questionnez-vous le barley, un peu. Sans vos rires, Ti-Mousse rentrera chez lui, le caquet dans une barouette. Dur. Mais vous aurez le chic de lui avoir donné l’heure juste (et il saura à quelle heure mettre son cadran demain matin).

Absolument. Ce billet se termine sur une métaphore de cadran.

La bise.

***

Pour lire un autre texte de Catherine Ethier : « Ploune d’occasion » .

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  • Audrey

    Vous avez non seulement résumé ce que je me dis tout le temps mais n’ose jamais exprimé à la fin des spectacles, mais vous avez une de ces plumes rafraîchissantes Mme Éthier! C’est la première fois que je lis Urbania depuis belle lurette parce que ça me tapait sur le pompon plus souvent qu’autrement. Mais vous, vous!! Merci!!