Il y a quelques semaines, je suis allé prendre un café à « cet endroit où les filles derrière le comptoir seraient beaucoup plus efficaces si elles arrêtaient de texter », petit après-midi d’écriture, latte au lait d’amande en main, parce que ma blonde est végane et j’essaie d’éviter la merde aussi souvent qu’humainement possible.

Bref, je suis tombé sur un spectacle aussi inattendu que réjouissant à la table d’à côté : un gars et trois filles qui jouent à Donjons & Dragons. Comme ça, sans gêne, à l’air libre, devant tout le monde. Trois filles, qui jouent trois personnages féminins (deux elfes, une naine), dans un scénario classique « vous rencontrez un mage à la taverne qui a franchement besoin d’un coup de main parce que les hommes-rats ont volé son grimoire dans les égouts » mis en scène par leur chum de gars.

C’était beau à voir. Intéressant surtout, ayant rarement eu droit à « une game de filles » et la plupart du temps à « trois chums du cégep qui jouent des personnages avec des totons pour donner vie à des fantasmes sexuels de nerds ». Je m’inclus dans le lot, toute cette histoire ayant vite fait de me ramener à l’esprit l’armée de personnages de voleuses vampires lesbiennes que j’ai incarnés de façon outrageusement hétéropornographique au cours de ma longue carrière d’amateur de jeux de rôles sur table.

— Ok, j’essaie de séduire la reine des elfes noirs pour lui voler la clef du coffre des cauchemars pendant qu’on baise.

— Fais-moi un jet de charisme, on va voir si tu réussis.

— Critic fail…

— La reine des elfes noirs te trouve vraiment pas son genre et appelle les gardes.

— Bon… Ben je la tue, j’imagine…

Ouais fut une période où « baiser ou tuer » synthétisait pas mal le spectre de mes interactions au Moyen-Âge fantastique. Un psy serait intéressé… Une féministe aussi j’imagine… Bref, j’ai décidé de prendre un peu de retard sur mon travail et de continuer de dévorer du coin de l’oreille les aventures de nos trois amies. C’est génial une game de filles.

À mon souvenir je n’ai jamais vu quelqu’un se monter un personnage de naine… J’imagine que les naines ne sont pas suffisamment sexy. Fouillez-moi, c’est important d’être sexy au Moyen-Âge fantastique, contrairement au Moyen-Âge standard où tout le monde a des maladies de gencives et des cicatrices de rubéole. Dans l’univers de Donjons & Dragons, les filles passent leur temps en « armure-kini », peu pratique pour survivre à une flèche dans les boules ou aux avances d’un orc particulièrement ignare à la culture du viol, mais ça fait des miracles quand vient le temps de séduire des personnages pour avoir des affaires. Une féministe serait intéressée…

Or, cette fois, tout était si diablement rafraichissant que je ne pus m’empêcher d’éprouver une forte envie de me « rouler un personnage » pour me joindre au parté. C’est génial une game de filles. Tout le monde travaille ensemble, fait front commun pour combattre (parfois même sans le savoir, je crois) le sexisme normatif profondément médiéval.

— L’auberge est pleine à craquer de pirates et de voleurs qui jouent aux dés, le propriétaire est à sa table au fond avec ses concubines…

— Ses concubines? Des prostituées?

— Euh… Oui?

— Je lui tire une flèche dans les gosses.

— Oui, mais, vous avez besoin de lui pour avoir un contact dans…

— J’ai eu 20!

— Confirme ton critic…

— Confirmé!

— Ben coudonc, tu lui tires une flèche dans les couilles et il meurt au bout de son sang la face dans son assiette de poulet.

— Ok, maintenant on libère toutes les filles et on met feu à la place!

— Est-ce que tout le monde veut faire ça?

— Oui!

— Oui!

— Ok…

Wow! C’était comme écouter Inglorious Basterds dans les terres du milieu. J’avoue que moi aussi j’aurais été porté à simplement « accepter la quest » du tenancier de bordel, mais ne jamais sous-estimer l’infinité de possibilités narratives disponibles à qui sait adéquatement faire chier son maître de jeu. Seigneur que c’est le fun être contre-culture à Donjons & Dragons. Ne pas aller dans la crypte si tu n’as pas envie d’aller dans la criss de crypte. C’est certain que ça va être jampack de goules aux ordres d’une liche nécromancienne ENCORE!

J’en parle et j’ai automatiquement envie de ressortir du grenier Gavin Barbedenfer, mon capitaine nain pistolero homosexuel de Pathfinder (seigneur que j’en ai joué des personnages LGBTQ en y repensant… Un psy serait définitivement intéressé…). Une fois, on a passé la quasi-totalité d’une game de quatre heures à marchander de l’opium avec des sarrasins alors que l’option de retrouver le trésor englouti du fantôme des pirates nous avait été offerte sur un plateau d’argent à plus d’une reprise par un Game Master chaque fois un peu plus excédé.

— Le vent se lève et les voiles déchirées d’un bateau fantomatique apparaissent à l’horizon!

— Shit! On retourne au port!

— Quoi? Sérieusement?

— Oui, le moment me semble bien choisi pour marchander tout cet opium avec la population locale en attendant que les choses se calment côté fantômes de pirates.

— Vous êtes les pires…

C’est génial une game de filles. Tant de temps alloué à avoir des interactions avec des personnages totalement inimportants au développement de la narrative.

— Le lutin vous remercie de l’avoir aidé à traverser la forêt maudite et vous offre un anneau d’invisibilité en vous indiquant le village le plus près.

— Est-ce qu’on peut aller passer du temps avec lui?

— Le lutin? Mais il vient de vous donner un anneau d’invisibilité et vous indiquer le village le plus près…

— On peut quand même en profiter pour aller visiter sa maison et jaser avec lui, non?

— Euh… C’est pas… Je sais pas si ça va être super intéressant.

— On peut pas?

— Ok j’imagine…

30 minutes plus tard…

— Hoho! Merci, mesdames d’avoir pris le temps de me raccompagner chez moi pour écouter bout à bout l’intégrale de l’histoire de mon peuple, livrée maladroitement parce qu’inventée sur le fly! Par contre, je crois qu’il est maintenant temps pour vous de reprendre la route, car les vents du destin nous…

— Un instant, qu’est-il advenu de votre frère jumeau? Vous ne voulez pas obtenir rétribution pour la mort de votre épouse?

— Euh… Fuck it! Une flèche lui transperce le front, les orques attaquent la maison, roulez vos tabarnak d’initiatives!

Bon, au point où on en est ça a plus ou moins rapport avec le fait que ce soit « une game de filles » et beaucoup plus avec le phénomène que tout le monde semble en être à sa première game et comprend plus ou moins la mécanique d’un scénario de quest classique… Néanmoins, c’était brillantissime! Et le plus choquant dans tout ça, c’est que je sois obligé de qualifier ce spectacle de « game de filles ». Que je sois quasi forcé de mentionner entre guillemets que tout ceci est spécial, parce que ça n’arrive pas assez souvent.

Ça fait presque dix ans que je joue à des jeux de rôles sur table et je n’ai jamais entendu parler d’une game où tous les joueurs sont des individus de sexe féminin qui jouent des personnages de sexe féminin. Pourquoi? Les filles, est-ce que c’est qu’une majorité d’entre vous n’a pas d’intérêt pour ce genre de choses? Est-ce qu’on vous a fait croire que vous n’auriez pas d’intérêt pour ce genre de choses? Est-ce que je vis dans la matrice et toutes les autres « games de filles » ont lieu à mon insu dans des back rooms de restaurants vietnamiens?

Éventuellement j’ai fini par regarder l’heure sur mon ordinateur. Ça faisait trois heures que « je regardais une game de D&D », une étincelle dans les yeux, investi comme jamais, mon latte froid était plus buvable. Trois heures! C’est un Lord of the Rings au complet, et presque un Return of the King: Extented Edition aux trois quarts! J’ai eu le temps de tomber en amour avec le récit, me laisser séduire par les personnages, avoir envie de les voir réussir. Apprendre que Kara est une elfe élevée chez les humains et qu’elle n’a aucun sentiment d’appartenance face aux deux races. Réaliser que Wilhelmina était capitaine des Rangers (pas l’équipe de hockey) avant qu’elle ne démissionne après avoir tué accidentellement son partenaire dans le brouillard (bon, ça c’est clairement emprunté au personnage de Al Pacino dans Insomnia, mais c’est quand même cool) et que la fille qui joue Trapuera la naine est un peu « on the nose » quand vient le temps de donner un nom à son bonhomme.

Puis, à un moment, tout le monde a fermé ses livres, l’univers du réel est revenu prendre sa place, les gens avaient des endroits où être. Le DM faisait du tutorat, Kara avait un shift au resto, Wilhelmina et Trapuera avaient une pratique d’ultimate frisbee, et pour moi, l’histoire de ces trois personnages restera inachevée pour toujours. En un après-midi de pure improductivité, j’ai été témoin de la désintégration de deux profonds préjugés du monde des jeux de rôles sur table: une game de filles + en public. C’est pas Rosa Parks qui refuse de s’assoir en arrière de l’autobus, mais ça fait quand même du bien à voir… Ma cage a été brassée. Coïncidemment, en rentrant à la maison j’ai reçu l’appel d’un ami avec qui je fais des grandeur nature l’été.

— Hey Beauchesne! J’ai retrouvé mes livres de Vampire: The Masquerade! Tu vas capoter!

— Eille, as-tu déjà monté ça toi une game de filles?

***

Pour lire un autre texte de Charles Beauchesne : « 5 affaires à écouter complètement foncedé »

  • Selestrielle

    Ouais ben, j’suis une féministe qui joue à Donjons et Dragons depuis des années. Non, je trouve pas ça tant intéressant quand un (présumé) garçon s’émerveille que les femmes ont des passe-temps qu’il croyait être strictement pour les membres du genre masculin. Ben oui, les jeux de rôles ont été « codés » mâles pendant des décennies, créant une sous-culture presque entièrement constituée d’hommes qui à leur tour perpétuent des comportements passivement sexistes qui découragent les joueurs féminins à se montrer la face.

    Utiliser le terme «game de fille» entre autres, c’est décourageant. Je pense pas que j’irai jouer une de mes parties en public si c’est pour me faire zieuter pendant 3 heures par un blogueur tout fasciné que je possède en même temps un set de dés ET des totons. Et non, le fait que l’auteur se fasse lui-même la réflexion que «game de filles» ne devrait pas être un terme employé pour parler d’une partie-de-DnD-avec-des-joueurs-féminins, n’enlève pas que C’EST DANS LE TITRE DE L’ARTICLE.

    Parlant de filles, j’ai remarqué qu’il n’y a aucune mention de l’artiste responsable de l’image en haut de l’article, tirée d’une bande dessinée intitulée Rat Queens, écrite et illustrée par des hommes. Ça aurait été intéressant d’en discuter.

    • Long Soupir

      Vous semblez avoir vraiment envie de vous fâcher contre quelque chose. Je vous suggère de relire tout ceci avec un minimum de bonne foi. Bonne journée!

      • Lachésis

        Parce que les commentaires doivent forcément être des panygériques ? Je
        m’étais fait exactement les mêmes réflexions qu’elle au fait. De plus,
        non seulement l’expression « game de fille » est pour le moins bizarre à
        mes oreilles (j’avais mis ça sur le compte de la langue québecoise),
        mais elle est incorrecte : le mj est un homme, donc je vois mal le côté
        « non-mixte » mis en avant…

        • Patapouf

          Ne nourrissez pas la troll!

  • Valfreya

    Pour vrai les filles? De toute la merde sur internet vous avez choisis de vous insurger contre le gars qui a trouvé ça cool de voir des filles jouer à D&D? This is why we can’t have nice things….

    • Selestrielle

      Nah nah, t’inquiète, on est aussi fâchées contre le reste de la merde aussi! ;D

      • Valfreya

        Dans ce cas tu devrais essayer de lire un ou deux articles du gars, son point de vue est super intéressant sur un paquet d’affaires.

        • Selestrielle

          C’est quoi le rapport? J’ai pas dit que le gars était pas intéressant. J’ai dit que le sujet de cet article n’est pas intéressant.

  • Rachel Damiane St-Maurice

    Ma game master est une fille, je suis une fille. Et en prime, mon métier dans la vraie vie est faire des armures dans une boutique médiévale. Ma meilleure amie est elle aussi game master. Je peux t’en présenter un TAS de filles qui jouent a dongeon et dragon!!! Sans parler des grandeurs nature médiéval!

  • Alexandre Floflo

    Pour rejoindre Selestrielle, j’anime des tables avec des hommes ou des femmes sans distinction. Et je suis désolé, mais quand on lit l’article et qu’on a fait des parties avec les deux genres en séparée ou en mix. On se rend juste compte qu’il compare une bonne table aimant le rôle play à des tuber : tenter de séduire sur un jet de dé c’est ridicule, décidé en cas d’échec de tuer le personnage important sur un coup de tête. Chez moi ça s’appel être mauvais et c’est tout de suite la porte. Etre un homme ou une femme ne change rien

    • Jeanne D’arc

      Dude, c’est un article humoristique, sors le manche à balais de ton cul d’une couple de centimètres ;)

      • Alexandre Floflo

        L’article est peut être humoristique. Mais pas les commentaires.
        Et ce genre d’article veut justement qu’au-delà de rire, il y est une vrai réflexions.
        Et pour moi cette réflexion, c’est qu’il y a pas un style de jeu féminin d’un côté et un masculin de l’autre. Mais juste de bon et de mauvais joueurs !

  • Madeleine Gosselin

    Y’a pas de bon et de mauvais, joueurs/MD. T’en que tous le monde a du fun?? Y’é où le problème? Personnellement je suis une fille qui est MD depuis 15 ans… pis j’ai jamais fait jouer des filles. Pourquoi? parce que les joueurs de dnd s’assume pas! Quand tu vis tu seul dans une ville où t’a pas de réseau social, c’est presque impossible de trouver des joueurs/MD de jeux de rôles, encore plus des filles. Parce que socialement, les filles vont pas vers sa si y’on pas été introduit jeune (genre parents/frères-soeurs/famille élargie geek) ou si elles ont assez de caractère pour assumer leurs goût aux yeux des autres filles et de convaincre les gars qu’elle est digne de jouer avec eux (c’est surtout à l’adolescence, les adultes y s,en foute t,en que tu sait rouler des dés). Ma capacité à être MD m’a facilité la tache parce que les gars autour de moi était incapable de gérer une table et de construire une histoire (sur le piff aussi). Depuis, sa a toujours été des joueurs de fils en aiguille de connaissance d’amis d’amis qui sont intéressé. Depuis que j’ai déménager, je ne trouve strictement personne pour avoir mon FIX de jeux de rôle dans ma région. Pourtant je sais très bien que y’a des centaines de personnes qui runs/joues des game partout en ville, mais personne se connait ou ne s’affiche parce que c’est encore tabou. Je connait certain professionnel avec qui j’ai jouer qu’il ne voulait pas que je mentionne leur nom en public (Facebook par exemple) pour ne pas nuire à leur carrière!!! Alors tout ce que je peu dire la dessus, chapeau à toutes les filles et joueurs/MD qui s’affiche (un peu comme un comming out) et partage leurs passions et leur imaginations avec d’autres inconnus dans le seul but de s’amuser autour d’une table de café.

  • Maïa

    Ça fait 20 ans que je joue à D&D (et que je participe à des GNs aussi!)…il y en a des filles qui jouent! J’ai même eu le plaisir de jouer une vraie game de filles (7 joueuses et une super DM).

    Je crois que cette idée qu’il n’y a pas de filles qui jouent à des jeux de rôles est vraiment périmée…

    • Joyce

      Je ne penses pas que ce soit le message que véhicule ce texte. Perso j’y ai juste vu une éloge des groupes de joueurs sous-représentés. Moi je trouves ça très cool.