À part François Saillant, personne n’a envie de passer pour un pauvre. Surtout pas quand on a passé l’âge d’être punk, et qu’on n’a pas encore atteint celui où l’on se replie sur les livres vantant la simplicité volontaire. Entre les deux, on veut se dire qu’on est en train de réussir sa vie, tel qu’il était prévu au chapitre succédant la période punk, et rassurer nos parents quant à notre capacité à vivre éventuellement sans qu’ils n’aient à endosser nos demandes de prêts.

Ceci dit, il est généralement de mauvais ton de dire que l’on fait de l’argent. Surtout si on est un Québécois d’ascendance francophone et, pire, catholique. Ça fait prétentieux, parvenu, c’est louche, et ça rend la tâche plus difficile encore pour aller au paradis que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille.

Mais il y a de ces moments où l’on doit remettre les pendules à l’heure. Comme ceux où l’on se fait prendre en pitié par des salariés qui se pensent meilleurs que nous. Récemment, je parlais à un collègue. Je dis «collègue» au sens large, puisque comme je travaille de la maison, ma seule vraie collègue de bureau est mon amoureuse. Lui et moi ne partageons que le fait d’être journalistes, et encore. Lui, c’est un salarié, comme la plupart des Québécois. Nous parlions de job, donc, et même de salaire. Je lui demandais si sa voiture était payée par la compagnie. Non. Il m’a demandé si je mangeais à ma faim.

Euheum. Non seulement je mange à ma faim, mais je mange à ma faim bio.

C’est sûr que quand on dit à un agent d’immeuble qu’on écrit pour des magazines… à la pige, la visite des lieux prend une autre tournure. Généralement, elle s’accélère et on passe rapidement sur les détails de toit refait en 2002. À la limite, je pourrais me dire que c’est rigolo. Que j’ai bien hâte de voir sa face quand on enverra l’offre d’achat. Mais je suis tannée qu’on se moque de nous, les travailleurs autonomes. Qu’on nous demande si on trouve encore du beau stock au Village des valeurs. Qu’on nous offre des jobs en pensant qu’on nous rend service parce qu’on fait pitié. Qu’on nous invite au Palais Montcalm parce que c’est sûrement plus dans notre budget.

Non seulement crée-t-on notre propre emploi, mais dans la plupart des cas, on arrive à en vivre décemment, avec une qualité de vie que les salariés peuvent nous envier. Combien d’entre eux pourront remettre leur travail à plus tard et aller à la plage mercredi alors qu’il fera 32oC? Qui peut manger des légumes bios avec son amoureuse à l’heure du dîner? Qui peut se lever à 10h un lundi matin, si ça lui tente, et travailler en pyjama toute la journée, au seul péril de ne pas se prendre trop au sérieux?

Se prendre au sérieux, c’est peut-être ce qui manque le plus aux travailleurs autonomes. Et c’est peut-être pour ça qu’on nous prend en pitié. J’irai d’une métaphore sportive pour illustrer mon propos. Dans la ligue de balle molle des médias, les travailleurs autonomes sont représentés par l’AJIQ. Nous avons de beaux chandails blancs et oranges rétros. Or, non seulement les gars de La Presse ont un uniforme complet, ils ont un bat boy. Même Rue Frontenac a l’air moins pauvre que nous sur le terrain.

J’ai un ami travailleur autonome qui a réglé ça en s’achetant une Audi, et un autre qui a réglé ça de même. Pour ma part, j’aurais envie de vous dire que je mange du homard plus souvent que toutes les fois où j’ai eu un salaire, mais ma collègue de bureau est plus stratégique que moi: «Dis-leur pas!», m’a-t-elle lancé. «Si ça se sait, que c’est si facile, on va avoir de la compétition». C’est peut-être parce qu’ils sont rusés comme elle qu’il y a si peu d’entrepreneurs au Québec.

  • Pascal Henrard

    Vous avez bien raison Judith! Quel salarié peu se vanter de partir 3 semaines en vacances avec sa conjointe et ses enfants aux frais de son patron? Quel sous-fifre d’un sous-boss peut se targuer de prendre bon an mal an deux à trois mois de vacances (oui, oui, c’est bien écrit « mois »)? Mais loin de moi l’idée de vouloir faire du fiche-de-paye bashing. Il est rassurant de voir un salaire régulier arriver dans son compte en banque. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir se payer le luxe de travailler en autonomie. Et si toutes les entreprises se vidaient de leurs employés, on n’aurait plus que les dollorama où aller s’approvisionner de bébelle fabriquées en Chine… Je vous renvoie ici à mon dernier billet dans le site Branchez-vous! http://www.branchez-vous.com/info/opinions/pascal-henrard/2011/07/pauvre_amerique.html #plogue

  • J.C

    Voyons, pourquoi est-ce que tu donnes tous les secrets de la pige?

  • Vincent Lavoie

    C’est bien de parler de la situation enviable des travailleurs autonomes. Mais je me demande en quoi est-ce nécessaire de faire un appel public juste pour montrer que vous mangez du homard, du bio et que vos amis se promènent en Audi. Si les autres croient que vous êtes pauvres, c’est leur problème, pas besoin d’utiliser l’espace public pour démontrer que vous faîtes de l’argent.

  • Geneviève Gauvin

    Ah ce fameux regard de pitié qu’on voit dans les yeux des gens stables. C’est désolant.

  • PY

    Tant mieux si la pige journalistique peut être suffisamment payante, mais la condition de travailleur autonome est loin d’être facile pour tout le monde. Pas forcément de là à provoquer ce fameux regard condescendant mais tout n’est pas rose non plus !

  • Catherine Lefebvre

    Ce qui me fait rire, voire lâcher un petit « eille » quand mes amis salariés me disent : « ah, mais toi, tu ne travailles pas vraiment. » Et ce qui me fait rouler les yeux et soupirer un bon « pfff », c’est ceux qui me racontent, l’air angoissé : « mais, là, si je reviens de vacances le lundi d’après, ça veut dire qu’il faut que je prenne 3 jours à mes frais. » Tu me niaises? Ce qui est réellement angoissant c’est quand la Poste est en grève et que tu ne reçois pas de chèque pendant près d’un mois. Mais, il n’en reste pas moins que de pouvoir sacrer son camp à peu près n’importe quand, se claquer quelques Dexter le midi ou faire une longue pause de lecture au soleil, demeure nettement plus avantageux à mes yeux.