Je me suis abonné à Instagram cet été sur un coup de tête. J’ai débarqué sur le réseau social comme un touriste en bermudas avec son ceinturon et ses lunettes de soleil avec la ’tite corde à regarder partout en l’air, la bouche entrouverte. Sans trop savoir quoi faire ni qui suivre, j’me suis mis à follower des gens d’ici et d’ailleurs instinctivement, jusqu’à ce que mon flux de photos vire un peu trop uniforme et révélateur.

Jeune maman hip qui habille son dernier avec un outfit qui matche avec le sien dans un salon gris taupe avec la table à café en bois massif; jeune papa decké en linge mou de designer qui joue aux legos avec la p’tite sur un tapis blanc crème même pas taché; jeune famille réunie dans la cuisine chromée en train de préparer whatever snack sucré bon dans yeule…

Comment ça s’appelle, ça? De la porno de parents?

Une grosse et grasse exposition magnifiée d’amour qui vient te geler l’imagination comme un bong dans ta p’tite salle de bain de trois et demi. Tu fais défiler ton feed une quinzaine de minutes, tu t’étends après pour rêver, tu te souviens ensuite de ta vie et puis tu te sens comme un raisin sec pendant le restant de ta journée.

Ben oui, j’les ai lus les témoignages desdits parents irréprochables qui parlent de l’anxiété qui les bouffe à devoir entretenir cette façade, mais ça m’est égal si c’est fake, j’suis dans un état où ça vient me nourrir anyways.

J’me suis éjecté à contrecœur de mon couple ce printemps. Les deux mois de torpeur obligatoires étant passés, mon train de vie s’est rétabli à celui du célibataire qui date casually, qui embrasse casually, qui fourre casually tout en portant en lui cette horloge qui continue de sonner baby o’clock.

Ça explique peut-être pourquoi je préfère le comfort feed au comfort food.

***

Tsé la fois où tu t’es radicalement restructuré de l’intérieur pour y accueillir une autre moitié? La fois où, dans ton appartement interne, t’avais bougé tout ton mobilier pour faire place à celui du nouvel occupant?

Tout se passe bien et les pages du calendrier avancent et, un matin comme un autre, cette moitié s’enfuit avec ses meubles et ses bagages en laissant derrière des cernes épais de poussière grise. Et peu importe comment tu réorganises ce qui te reste, ton appart intérieur restera désormais trop spacieux pour une seule personne.

Tu l’as agrandi pour deux; y va rester grand pour deux.

D’où le syndrome de l’appart vide : t’es passé par-dessus l’ex-moitié, mais ton imagination ne peut plus te projeter seul; t’essaies alors de continuer à rêver vers l’avant tout en essayant de contourner le fantôme de l’autre.

What’s up rendu là ?

Ça s’apprivoise comment, un fantôme?

T’as déjà essayé d’effacer des initiales sur un arbre sans décâlisser le tronc?

J’ai peut-être trouvé un workaround. Mon imagination m’a patenté une solution temporaire.

On peut appeler ça une silhouette.

La silhouette, c’est l’outil des cœurs usés qui préfèrent leurs fantasmes à Tinder pour compenser le vide. C’est une personne fictive qu’on photoshoppe par-dessus l’ancienne dans nos projections. Une amie imaginaire pour adultes. Son image est à la fois nette et imprécise; à toi de lui attribuer les contours et les formes.

Vas-y fort, inventes-y toutes les qualités les plus contradictoires pour le fun d’avoir plus de couleur dans ta tête. Maternelle, mais masculine; élégante, mais habitante.

Module-là à tes goûts. Elle ne jure que par sa discographie des Smiths, mais tripe sur Fetty Wap et chante en chœur avec toi le refrain de Trap Queen pendant que tu te fais à manger dans ta cuisine trop grande pour toi.

T’as une interlocutrice à tout moment. Quelqu’un à qui tu peux poser les questions importantes du quotidien, genre yo t’as vu les fesses de la madame qui vient de passer?

Ce sera l’amour de tes rêves à défaut d’être celui de ta vie. Il te fera projeter en sécurité, parce que les membres du Club des Cœurs Maganés sont encore pétrifiés de peur à l’idée de laisser aller leur imagination avec une personne réelle (j’suis pas prêt est notre devise).

Ça m’a calmé. Mine de rien, j’me suis sevré d’Instagram l’autre jour. Tant pis pour la masturbation du nerf sensible sur un feed fake, ma silhouette restera ma bouffe artificielle le temps que ça se recouse à l’intérieur jusqu’à devenir une grande cicatrice rose cabossée d’agrafes.

D’ici là, j’resterai in a relationship dans mon appart secret.

***

Pour lire un autre texte de Simon-Albert Boudreault : « La vie après la dépendance à la pornographie »