La Colombie a l’intention de devenir un joueur important du nouveau marché mondial de la marijuana légale. Et là-bas, c’est une entreprise canadienne qui se positionne en pionnière.

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Lundi matin pluvieux à Bogota. J’avance dans le grondement de la métropole andine qui se réveille. Chaque matin, la ville déborde d’un trafic qu’on ne s’explique pas, tous déambulent au chant des klaxons et des bus surchargés qui se font la cour.

Au coin de la septième avenue, je récupère mon journal quotidien, « Le spectateur ».

À peine quelques jours après la signature d’un accord de cessez-le-feu bilatéral avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), mettant à terme 52 ans d’affrontements, le gouvernement colombien annonce qu’il concède une accréditation pour la transformation et l’exportation de produits médicinaux à base de cannabis à une entreprise enregistrée à Toronto. Pharmacielo sera la première à produire de la marijuana médicinale colombienne.

Les gouttes ruissellent sur le papier trempé, je souris. La nouvelle éveille en moi cette petite fibre patriotique de l’expatrié qui veut se rapprocher de son Alma mater : c’est vrai qu’y est bon notre pot! Avec la légalisation, on va peut-être devenir la Hollande de l’Amérique.

Un nouveau marché mondial

Un marché de 50 milliards de dollars est sur le point d’émerger. Avec la légalisation canadienne du cannabis annoncée pour début 2017, le pays deviendrait le premier du G7 à rendre la vente du pot récréatif légale. Pour les maisons mères de l’industrie qui veulent jouir d’avantages législatifs à l’importation, le Canada deviendrait un lieu stratégique. Alors que les entreprises américaines se heurtent à une légalité réduite à quelques états (soit le Colorado, l’Oregon, Washington, et l’Alaska), la régulation canadienne s’appliquerait au niveau fédéral, et donc à la largeur du pays, facilitant grandement les investissements étrangers et les flux de capitaux.

Du côté colombien, l’entreprise canadienne Pharmacielo a une longueur d’avance : ses installations sont situées à Rio Negro, en banlieue de Medellín. C’est là où elle produira la majorité de ses récoltes pour l’exportation. Là où, trente ans plus tôt, Pablo Escobar mettait sur pied le plus grand réseau de trafic de cocaïne du pays, un autre commerce se prépare.

Fondée en 2014, Pharmacielo a de grands projets. Après une carrière de plus de 30 ans chez Philippe Morris, la deuxième puissance de l’industrie du tabac au monde, Simon Langelier prend la tête de l’entreprise, qui prévoit une production maximum de 600 hectares. La business canadienne affirme sur son site que sa mission est de devenir le premier fournisseur mondial de médicaments de qualité extraits d’huile de cannabis (et de produits connexes), cultivés et transformés naturellement. Aussi, elle prévoit toucher un second permis lui permettant de cultiver la marijuana en sol colombien dans les semaines à venir et envisage l’exportation au Canada et en Allemagne d’ici la fin de 2018. Ses ventes ne viseront pas les particuliers, mais les fournisseurs et distributeurs.

Cette fois, on est bien loin des cartels des années 80 et de la violence qui a forgé leur réputation, non sans raison. L’économie en forte croissance de la Colombie cherche à se diversifier et cette orientation vient bien naturellement avec l’histoire locale et les avantages géographiques.

Plus ça change, plus c’est pareil.

Comme on l’affirme sur le site internet de PharmaCielo : il y a de nombreux avantages pour l’industrie du cannabis légal, qui est en pleine croissance, en Colombie. Outre son emplacement équatorial et les microclimats idéaux, c’est l’une des économies les plus avantageuses dans le monde pour ces activités. Il est possible d’y produire du cannabis à faible coût et de grande qualité grâce à une main-d’œuvre bon marché et l’expertise colombienne dans l’industrie florale.

J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Federico Cock-Correa, directeur et CEO de la partie colombienne de l’entreprise :

« Il y a beaucoup d’enthousiasme quant au développement de notre compagnie et nous pensons qu’avec l’expérience des producteurs, l’ouverture du marché dans certains pays et le processus de légalisation, nous pourrons être des leaders dans le monde en ce qui a trait à la production d’extraits de cannabis médicinal pour l’industrie médicale et pharmaceutique. Mais cette entrée sur le marché est très difficile. Notre intention est de développer le marché potentiel dans différents pays. La légalisation permettra de produire, de transformer et de commercialiser en Colombie et d’exporter au Canada, possiblement aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe. Il y a aussi d’autres pays comme le Brésil et le Mexique qui sont dans un processus d’approbation du cannabis médicinal ou de l’importation de ces médicaments. Nous espérons qu’avec cette licence, nous pourrons commencer la production dans un an et demi, deux ans maximum. »

Les substances psychoactives, qu’elles soient licites ou illicites, occupent une place majeure de l’économie colombienne et l’État semble bien vouloir profiter de cette tendance naturelle pour stabiliser le pays.

Même les FARC pourraient bien jouir de ce contexte idéal, tandis que l’état colombien propose qu’ils se recyclent dans la culture de la marijuana. Dans la région du Cauca au sud-ouest du pays, sorte de triangle d’émeraude colombien, le groupe armé produit déjà depuis de nombreuses années de la marijuana de contrebande pour financer ses activités. Ainsi, les ex-guérilleros pourront profiter de la réforme pour se réinsérer dans la société colombienne, sorte de « retraite » pour révolutionnaires déchus.

Ma fierté s’est un peu dissipée… Est-ce que le Canada deviendra un espèce de « paradis législatif » pour les futures grandes entreprises de la marijuana?

En tout cas, à défaut de romantisme, la Colombie prouve son opportunisme dans la dynamique mondiale et sa transition vers ce qui sera peut-être une paix durable et économiquement viable.

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Alexis Aubin est aussi photographe. Pour découvrir son magnifique travail, c’est par ici.

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On s’est aussi rendu au Danemark et en Uruguay pour jaser de la légalisation du cannabis. Pour lire ces reportages, procurez-vous le Spécial cannabis du magazine URBANIA! 

En kiosque ou sur notre boutique en ligne.

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