Dans les années 1940, les frères Médard, Jean-Julien et André Bougault (surnommés affectueusement les Trois Bérêts) ont ouvert les portes de l’École de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli. Jusque dans les années 1980, les hippies accouraient des quatre coins de la province pour y apprendre comment gosser des grand-mères-qui-se-balancent-sur-une-chaise-berçante-avec-une-face-un-peu-fâchée-bref-vous-voyez-le-genre? C’est grâce à cette école si le village côtier s’est forgé au fil des ans une réputation solide de capitale mondiale de la sculpture sur bois.

En arrivant à l’office du tourisme du coin pour avoir des infos sur l’International de la sculpture (l’événement annuel de la sculpture dans la région, supposément la fierté du village), le gars m’a répondu :

– C’est pas sûr que ça va avoir lieu cette année…

– Pardon? C’est pas comme «l’événement» ici?

– Ouais, mais y’a comme des petits conflits entre les sculpteurs contemporains et plus traditionnels…

Des petits conflits? Ah ouin?!

Il n’en fallait pas plus pour réveiller la Nathalie Petrowski qui sommeille en moi et décider de chercher des bibites à Saint-Jean-Port-Joli… (Parallèlement, faut dire que j’ai aussi essayé de trouver un gars qui s’appelle Kevin, parce que mon éditeur m’a mise au défi de frencher un Kevin pendant mon road trip. Rien pour le moment)

Après le déjeuner, Joannie (la photographe qui m’accompagne et qui ressemble à Ariane Moffatt) et moi, on a commencé notre tournée des sculpteurs traditionnels : des artistes qui créent des œuvres plus figuratives, comme des petits enfants, des femmes nues ou encore des grand-mères-qui-se balancent-sur-une-chaise-berçante-avec-une-face-un-peu-fâchée-vous-voyez-le-genre. Chaque fois, à la fin de l’entrevue – entre deux bouffées de brins de scie – je m’essayais :

– Y’as-tu des chicanes avec les sculpteurs plus contemporains?

– Nononon… Avant, y’en avait, mais aujourd’hui, tout est ben beau. On fait notre petite affaire chacun de notre côté.

J’avais beau forcer la note, personne n’osait s’ouvrir la trappe.

En après-midi, je me suis rendue à l’atelier du célèbre sculpteur contemporain Pierre Bourgault (le fils de Jean-Julien Bourgault) et fondateur du centre d’artistes Est-Nord-Est. Il est reconnu internationalement pour ses sculptures modernes, des immenses structures en métal qui ont la forme de noeuds. Pendant de longues minutes, Pierre m’a expliqué qu’il avait suscité beaucoup de controverses à une autre époque en débarquant dans le village avec sa vision contemporaine et non-figurative de la sculpture. Une vision qui n’avait rien à voir avec celle de ses ancêtres. Mais aujourd’hui, plus rien, niet, nada.

Plus la journée avançait, plus je réalisais que ce n’était pas les chicanes entre sculpteurs contemporains et sculpteurs plus traditionnels qui menaçaient l’International des sculptures, comme me l’avait si bien dit le gars du bureau de tourisme. Au contraire. De tous temps, les modernes et les classiques se sont toujours affrontés. Et ce sont ces affrontements qui ont permis de donner naissance à de nouveaux courants, qui ont permis à l’humain de se révolter pour mieux se surpasser. Mais à Saint-Jean-Port-Joli, la révolte a laissé place au «on fait notre petite affaire chacun dans notre coin» : les sculpteurs traditionnels gossent des enfants qui jouent dans leur bûche, tandis que Pierre Bourgault reçoit des bourses du Conseil des arts pour faire de la recherche expérimentale sur l’espace et le temps. Les classiques polissent leur déesse en marbre dans leur sous-sol plein de poussière, pendant que les contemporains viennent faire des résidences au Centre Est-Nord-Est. Sont-ils au courant de ce que font leurs collègues? Non. Sont-ils intéressés à le savoir? Non plus.

Ce qui va tuer la sculpture à Saint-Jean-Port-Joli, c’est pas la chicane. C’est l’individualisme et l’indifférence.

«L’ indifférence est la moitié de la mort.»
– Khali Gibran-