– Je pense que j’aimerais ça être vendeuse dans un sex-shop. Il me semble que j’ai tout ce que ça prend : une passion pour le sujet sexuel, une absence de filtre et un minimum d’entregent.
– Ouin, mais ce n’est pas parce que tu aimes parler de cul que tu connais le sexe, Rose.
– Bon point, bon point. Je vais aller suivre une formation, voir ce que ça donne.
-… Hein?

C’est ainsi qu’après une simple discussion avec ma collègue, je me suis ramassée à appeler au Sexe Cité de la Plaza St-Hubert pour savoir si l’une de leurs vendeuses accepterait de me former. Mon apprentissage a commencé plus tôt que prévu.

– On ne dit pas sex-shop, mais boutique érotique. Et on n’engage pas de vendeuses, que des conseillères. Mais oui, ça va nous faire plaisir que tu passes. Ariane va t’expliquer en quoi consiste le métier; tu vas voir, elle est ben bonne!

J’enfourche donc mon scooter par un pluvieux mardi midi pour prendre la route qui me mènera au royaume d’la foune.

scootergif

 

Devenir professionnelle du cul
J’arrive à destination fébrile et vaguement excitée (parce que j’ai la maturité d’un petit gars de 7 ans). Je repère rapidement Ariane. Juchée sur de grandes bottes de cuir, les traits francs et les yeux pétillants, elle m’accueille en poussant un : « Ouin, t’es pas mal dedans, on dirait. »

JE SUIS EFFECTIVEMENT TRÈS DEDANS.

Ariane a été engagée au Sexe Cité il y a cinq ans. Comme elle y travaille depuis « on and off », elle considère avoir environ 3 ans d’ancienneté. Mi-vingtaine, elle a déjà une grande rigueur : « Je lis beaucoup d’articles et d’études sur la sexualité parce que je me sentirais vraiment mal de dire n’importe quoi à un client. La sexualité est tellement intime et importante – même si on ne la pratique pas, ou qu’on ne la pratique qu’avec soi-même! Tsé, c’est quand même un de nos chakras. »

Clairement, ma formatrice s’y connaît. Elle tient même une rubrique au sujet de la sexualité pour Montreal Rampage.

– Concrètement, quelle formation j’aurais, à titre de toute nouvelle conseillère?
– Au début, tu dois accompagner un employé d’expérience. Tu le suis partout entre deux semaines et un mois. Tu observes la façon dont il conseille les clients, tu apprends grâce à lui. Ensuite, tu deviens autonome, mais tu es en formation continue!
– Est-ce que tester les produits fait partie de la formation continue?
– Pas nécessairement, mais sans feedback personnel, ou celui d’amis et de clients, ce serait difficile de faire de bonnes recommandations. En même temps, je ne suis pas obligée de me mettre du lubrifiant sur la ploune pour l’évaluer! Quand on reçoit un nouveau lubrifiant, tous les employés s’en versent sur les doigts pour comprendre la texture, la comparer à d’autres, analyser le rapport qualité/prix. On s’informe pour savoir s’il s’utilise bien avec tel ou tel jouet…

La section des vibrateurs
La boutique est divisée en différentes sections. Ariane me fait passer de l’entrée (remplie d’objets comiques) à l’espace « vibrateurs ». Avec les lubrifiants, les vibrateurs clitoridiens sont les plus grands vendeurs de l’endroit.

En tant qu’aspirante conseillère, je note bien ce que ma mentore me dit : les produits rechargeables ont plus que jamais la cote – ils sont moins bruyants et plus pratiques –, puis le silicone est plus facile d’entretien, en plus de poser moins de risque d’allergies.

Ce qui me frappe, c’est l’incroyable quantité de choix qui s’offre à mon clitoris et/ou mon vagin. Ariane profite de ma remarque pour m’enseigner les rouages du métier : « Justement, quand il y a trop de choix, les gens chokent! Il faut les aider à s’y retrouver, sinon ils vont aller vers ce qu’ils ont vu souvent, comme le vibrateur utilisé dans Sex and the City, sauf qu’il n’est vraiment pas fait pour tout le monde… En fait, souvent, quand ils entrent dans la boutique, les clients ne savent pas précisément ce qu’ils veulent. Il faut les diriger vers ce dont ils ont réellement besoin. »

Mais ils doivent être gênés, non?

« Si c’est le cas, c’est notre mandat de faire en sorte qu’ils soient à l’aise de poser des questions. J’ai différentes approches pour y arriver. Je m’adapte à l’attitude du client. Notre job demande une bonne intelligence sociale. On ne peut pas faire des blagues avec tout le monde, par exemple! Des fois, il faut juste laisser la personne jeter un coup d’œil à la boutique avant de lui dire : « Je suis là pour vous, si vous avez des questions. »

Souvent, je donne plein de conseils et les gens n’achètent rien. Ils reviennent une semaine plus tard avec une idée plus précise. Je trouve ça le fun d’informer le monde. Et on n’est pas payé à la commission, donc je n’ai pas la pression de vendre le vibrateur le plus cher de la place…

Puis si jamais un client n’aime pas ce qu’il a acheté, je suis là pour lui expliquer comment mieux utiliser son produit. Une cliente m’a appelée récemment parce qu’elle n’arrivait pas à comprendre le fonctionnement de sa we-vibe. Je lui ai donné un conseil que je donne souvent : habitue-toi à un jouet toi-même avant d’inclure ton partenaire dans l’aventure. »

Le rayon des masturbateurs

Les masturbateurs et l’anal-play
L’envie d’éduquer qui caractérise Ariane n’est pas surprenante, considérant qu’elle a une formation d’enseignante : « J’ai l’impression que certains clients ont plus besoin d’une sexologue que d’une conseillère. D’ailleurs, travailler ici m’a donné envie de me réorienter, je vais donc étudier en sexologie! En attendant, je suis ici pour rassurer les gens, pour les aider à sortir de la pression sociale de la pénétration, pour contribuer à enlever le sentiment de culpabilité. On peut vraiment faire une différence! »

Mon nouveau girlcrush m’invite ensuite à passer dans la section « hommes » de la boutique. On y trouve des masturbateurs (ces copies d’orifices voués à la pénétration), des cock rings, des pompes, etc. Ladite section n’est pas loin du secteur « anal » de l’endroit et de la rangée des « dildos strap-on ». Ma guide m’indique qu’elle constate une hausse de popularité au rayon de l’anal, autant chez les hommes que les femmes.

« L’anal play pour hommes hétérosexuels est de moins en moins tabou. C’est certain qu’il y a encore beaucoup de stigmatisation, mais je sens nos clients plus à l’aise. Des fois, quand une fille me demande des conseils pour un strap-on et qu’elle est accompagnée d’un partenaire, je fais des efforts pour découvrir si c’est avec lui qu’elle souhaite l’utiliser, question de connaître les préférences et les attentes de tout le monde. Certains hommes sont très à l’aise de me répondre que c’est aussi pour eux! D’autres sont encore gênés. Mais note bien qu’il faut faire attention de ne jamais prendre pour acquis que les gens sont en couple… J’ai des clients qui viennent entre collègues, entre amis, entre amants et même en famille. »

Du sexe pour tous
Je trouve Ariane vraiment hot. Je lui dis à quel point le respect qu’elle porte à ses clients m’impressionne / me donne envie de lui garrocher des médailles.

« C’est important! À la boutique, j’utilise un langage neutre avec toute personne, sauf si elle se genre elle-même. Dans la vie de tous les jours, les gens se font tellement souvent mégenrer! Ici, on tient à ce que soit un espace inclusif, dans lequel on ne présume pas de l’identité des clients. D’ailleurs, on souhaite pouvoir mieux servir les personnes transsexuelles avec un plus grand éventail de produits conçus spécifiquement pour elles, comme les prothèses péniennes et les produits qui permettent d’uriner debout. Ce sont des produits plus difficiles à trouver en boutique, mais on aspire à en offrir plus. »

Toujours dans une optique d’éducation, Ariane me fait découvrir la section « littérature » du magasin et m’indique que les clients apprécient beaucoup la collection de livres « Osez », qui offre une introduction à un paquet de sujets d’ordre sexuel (le libertinage, la porno maison, la fessée, etc.).

Puis elle me sort ensuite officiellement de ma zone de confort en me faisant découvrir la section BDSM de l’endroit.

Sweet Lord que je suis vanille!

Une petite cage avec un ballon. Mais ça pourrait être toi et moi.

Comme à l’intérieur d’un condom
Ariane m’explique : « Pour travailler ici, c’est important d’avoir un certain niveau de connaissances en BDSM. Par exemple, je peux référer des gens à des profs de bondage, recommander le bon type de corde, expliquer comment bien swigner avec tel type de martinet. C’est important que les clients sentent que tu connais vraiment tes produits. »

Grâce au Fetish Weekend de Montréal, la boutique est visitée par des gens du monde entier, à la recherche de costumes de latex et d’accessoires. J’observe les pièces, alors que l’odeur du matériau imprègne mes vêtements.

Je suis certaine que c’est comme ça que ça sent à l’intérieur d’un condom.

Un kit potentiel

Je suis fascinée. Je m’imagine dans un petit kit et je me dis que j’aurais de la misère à ne pas mettre le résultat sur Instagram. Pour protéger ma carrière, je décide de fuir ces tentations.

Je termine mon rendez-vous avec Ariane en comprenant une chose : ne devient pas conseillère en boutique érotique qui veut. Je manque clairement de connaissances et j’ai trop de pulsions pour en faire mon sideline.

La job d’Ariane est noble : elle guide les gens, veille à anéantir des tabous, promeut l’émancipation, valorise le bien-être et surtout, surtout, elle encourage la communication. J’ai découvert tout l’aspect humain du rôle de conseillère et il m’a franchement impressionnée. À travers les dildos, les masturbateurs, les masques et les cartes cochonnes, c’est de la maudite belle vente qui se fait là. De la vente importante.

LIBERTÉ.

***

Pour lire un autre texte de Rose-Aimée Automne T. Morin : « Depuis que j’ai la phobie des collants à fruits »