Mes hommages.

« TAP. Tap, tap.

TAP. Tap, tap. »

À la lecture de cet enivrant tap dance de mains sur le bord du comptoir, si les premiers mots qui vous viennent à l’esprit sont « Mon arrière-arrière-grand-pèèèèèère » agrémentés d’une mélodie à se pendre dans la chambre froide, high sur les petits pois LeSieur, vous avez vu juste (ça, ou une scène au choix dans la première moitié du film Aurore).

Cet hymne de Mes Aïeux à une génération en crise d’identité et de plan de match me fait immanquablement penser à la Saint-Jean. D’abord, parce qu’un petit, TOUT PETIT MICRO TINY BIKINI sentiment d’excitation m’envahit lors de la première mesure et demie. Une vision de foule réunie, regards tournés dans la même direction, émue et portée par la musique et le projet de société. Puis je me souviens; au fur et à mesure que la podorythmie s’installe et que le feeling de Deux pierrots embarque, je pense à la mer de monde en chaussures orthopédiques au parc Maisonneuve, aux crânes coiffés de très grands chapeaux de feutrine en Fleur de Lys, aux capes en drapeau, aux sacs banane remplis de piquette et à Batlam qui roule en sens inverse sur la piste cyclable.

Et j’éprouve, hélas, une forme de dédain. De l’aigreur et des globes oculaires pétris de jugement. Pétris de jugement pour des gens qui, au fond, partagent la même envie : vivre quelque chose en gang (et à la rigueur, fredonner du Paul Piché sans avoir à se cacher dans l’allée des tupperwares chez Rossy).

Mais la Saint-Jean m’évoque surtout une puissante odeur d’urine.

Quelque part autour de l’an 2000, un grand chum de gars – appelons-le le brave Pete – avait décidé d’unir son enthousiasme patriotique humecté de sambuca à celui de ses amis pour aller passer la Saint-Jean aux plaines d’Abraham.

Les plaines. Jamais mis les pieds là par soir de Saint-Jean, mais à l’époque, c’était synonyme de trois affaires : ivresse, Marjo et corps inertes pu-de-culottes à perte de vue quand tu prends ta petite marche de santé le 24 au matin.

Le brave Pete, donc, s’était, comme chaque festivalier présent ce soir-là, mis chaud raide. Pas chaud « désagréable ». Chaud « J’AI LA FLY OUVERTE PIS ÇA MET PERSONNE MAL À L’AISE ». Et quelque part entre une reprise des Colocs au marimba et le deuxième changement de costume de Martin Deschamps, le brave Pete fut gagné par une puissante envie de pisser.

Il se dirigea donc, nul doute à bord d’une conga spontanée (véhicule fictif officiel de toute fête nationale qui se respecte), vers ce qu’on appelle « la butte à pisse ». En fait, personne l’appelle vraiment de même, mais j’ai ouï dire que, par soir de Saint-Jean, ça a l’air qu’il existe une zone, un fossé collectif, un creux de butte, un petit dénivelé quelque part au milieu des plaines où les messieurs lâchent leur pisse sans retenue avant de retourner onduler devant Sylvain Cossette.

Ce qui arrive, c’est qu’au moment précis de faire chanter son urètre, le brave Pete a perdu pied et sacré le camp au fond de la butte, déboulant avec grâce vers l’endroit précis où deux collines perdent leur nom. Sonné, mais toujours chaud raide, Pete a rapidement compris que sa patte était cassée en associant incapacité à bouger et mal-que-le-kerisse au tibia à une fracture ouverte. Seul, mais alors là, embrassant chaque consonne du mot solitude, il hurlait sa douleur de patte, à l’unisson avec les 150 000 mélomanes qui hurlaient le dernier couplet de Célibataire avec un Hugo Lapointe à la chemise médiévale détrempée.

Le rêve.

Mais comme la situation manquait cruellement de burlesque, il se trouve que le brave Pete, ben il était tombé dans la butte à pisse. Alors pour les heures qui suivirent, il resta là, étalé de tout son long au fond de la butte, à gémir… et à se faire uriner dessus par des dizaines de festivaliers qui n’avaient pas la moindre idée qu’un grand fouette de six pieds gisait sous la chaleur humide de leurs excreta, une couple de mètres plus bas.

Avant que quiconque ne remarque son absence et se mette mollement à sa recherche dans la noirceur intersidérale et la mer de monde, il s’est écoulé des centaines de minutes… jusqu’à ce qu’un pisseux anonyme ne fasse le saut (UN ESTI DE SAUT) en apercevant le corps inerte, raide et semi-conscient du brave Pete, au moment de lâcher la caisse finale de sa petite commission de monsieur.

Le brave Pete a, cette nuit-là, accompagné l’aurore d’une plaque de métal vissée dans sa petite jambe pleine de déjections aux urgences. Mais surtout, le brave Pete a, cette nuit-là, côtoyé ce qui s’approche le plus de ma définition du calvaire. Du calvaire, certes, mais de la solidarité, aussi.

Une solidarité qui ne venait pas de ses amis dont il questionna la valeur dans les semaines qui suivirent, mais bien d’un illustre quidam.

D’un inconnu su’l parté qui avait regardé au-delà de son jet de pisse.

Et je trouve ça pas mal beau.

Vraiment? Je finis ça de même?
JE FINIS ÇA DE MÊME.

La bise.

PS TENDRESSE : : Bonne Saint-Jean. Prudence, grands moments d’éternité collective et trêve de cynisme à tous.

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Pour lire un autre texte de Catherine Ethier : « La peur »