Avez-vous visité l’exposition sur Pompéi qui a lieu en ce moment au Musée des beaux-arts de Montréal?

Si ce n’est pas déjà fait, je vous la recommande fortement! Si vous êtes amateurs de la Rome antique, si vous n’avez pas réglé votre phase Gladiateur ou si vous voulez vous remémorer le voyage à « Pommepéi » de Dany et Christyna d’Occupation double au Portugal, c’est l’endroit idéal!

Personnellement, ce qui m’a le plus marqué, à part la salle des bouleversants moulages de corps décédés, c’est la miche de pain datant du 24 août 79 (pas 1979, 0079 pour vrai). Vous avez bien lu! En ce moment, il y a une miche de pain datant de l’Antiquité à Montréal. C’est exceptionnel, même si je sais que c’est plus intéressant de chercher Dennis Quaid en bixi dans le Vieux-Montréal.

Son état de conservation est hallucinant! On voit encore les traces qui servaient à la découper. On a presque l’impression qu’on pourrait la manger. Ce n’est pas le fait qu’elle soit fossilisée et calcinée qui m’en empêcherait. J’ai des souvenirs de cafétéria d’école beaucoup plus désagréables. #veauparmigiania2002 #jemesouviens

Pendant que j’étais complètement obnubilé par la miche, j’ai lu le récit de l’éruption. Saviez-vous qu’à cause de la pression de la chaleur, les maisons de pierres explosaient, les statues de bronze fondaient instantanément et les ossements humains se volatilisaient? Quelle horreur!

Puis, je me suis dit : « Attends… Des corps disparaissent, le bronze fond, la pierre explose… Mais la miche est intacte? »

À quel point ça devait être le pire pain de l’histoire?

Un pain normal, il suffit de le mettre 12 minutes au grille-pain pour qu’il se transforme en un merveilleux hommage au mercredi des Cendres. Mais cette miche, après une éruption volcanique et 1937 ans d’histoire, est intacte? Dans le fond, elle ne doit son succès qu’à son extrême mauvaise qualité. Son seul mérite est d’être de son temps.

C’est parce qu’on la met sur un piédestal que je la trouve intéressante.

Je me souviens qu’elle était placée entre une fresque illustrant une révolte de gladiateurs et un chauffe-eau antique. J’aurais pu en apprendre sur les habitudes et l’histoire de l’époque. Mais, je veux dire… Ça demandait de la lecture et de l’interprétation. Je ne suis pas venu au musée pour ça!

La miche de pain quant à elle, sans aucun effort, me rappelait tous ces moments inoubliables où je mangeais du pain moi aussi! Cette magie du quotidien! Eille, vous rappelez-vous quand qu’on mangeait du pain? C’était fou, hein?

Connaissez-vous l’expression « creuser jusqu’en Chine »? Je l’ai comprise récemment. C’est l’idée selon laquelle tu creuses tellement profondément que tu finis par atteindre une teneur. Dit simplement : c’est tellement mauvais que ça en devient bon. C’est ce qui explique pourquoi mon calembour : « Comment on appelle ça une louve décédée qui aime le hockey? Chacal Machabée! » provoque un « Pffff…. hahahark! »

La miche creuse parfaitement jusqu’en Chine.

Elle est tellement mauvaise qu’elle a résisté à l’extinction, provoqué la fascination et rejoint l’extraordinaire. Mais, fondamentalement, ça reste une miche de pain calcinée comme il y en a eu à toutes les époques et comme il y en aura dans 2000 ans et qui n’a rien à offrir. Pas même un regard sur sa confection ou les habitudes de son époque (quel était le rapport des Romains au gluten?)

Pourquoi suis-je en guerre contre la miche?

Parce que des miches antiques, il y en a partout. Dans tous les domaines : politiques, médiatiques, culturels, académiques… Partout, des miches creusent jusqu’en Chine.

Prenez la politique. On se plaint souvent que les politiciens d’aujourd’hui n’ont pas la carrure de ceux d’antan. Mais, à quoi peut-on s’attendre quand on vit dans une société incapable de valoriser l’intellect?

On a des politiciens qui, plutôt que d’affirmer leur intelligence et leur culture, vont tenter d’être proches du tit-peuple-né-pour-une-tite-miche en utilisant des raccourcis intellectuels et en racontant des blagues de mononc’ dans un souper de Noël (punch aux fruits et lait de poule en option).

Je suis en guerre contre la miche parce que je suis en colère. Parce que je suis épuisé d’entendre des « change de référent, le monde comprendra pas ». Parce que mes quelques référents à Edgar Degas, Stephen Hawking et René Descartes « font peur aux gens ». Parce que, pour connaître le succès, il faut être jeune et de son temps. Parce que c’est ça qui rejoint le monde.

Il paraît…

Pourtant, il me semble que je fais partie du monde à qui on parle. Pourtant, il me semble que je me reconnais très rarement dans l’offre culturelle qui m’est adressée. Il faut dire que c’est de ma faute. Je ne suis ni le « à la mode », ni le drôle, ni le beau, ni le sportif, ni le rien de mon époque.

Je suis juste le monde banal passionné par la philosophie et la culture.

Louis-José Houde m’a tellement rendu heureux quand il m’a donné des blagues sur les détails de ma vie. Sans oser la comparaison, je serais heureux que quelqu’un me donne des blagues sur mes passions qui, avouons-le, ne destinent pas au trône de la popularité dans une cour d’école. J’aimerais que quelqu’un tente un minuscule :

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Juste quelqu’un à qui m’identifier. Juste un peu.

Je sais que nous sommes plusieurs comme nous à exister.

Que nous sommes plusieurs à être désespérés par le triomphe de la médiocrité.

À en avoir assez du nivellement par le bas.

À ne se reconnaître nulle part.

À refuser la paresse intellectuelle.

À être choqués par la faiblesse de certains discours populaires.

À être blessés par le combo « bon… y repart…+ roulements d’yeux » quand on tente de quitter le degré zéro de la conversation.

À sentir que notre quotidien a le droit d’être détourné par autre chose que les faits divers.

Je sais que nous sommes plusieurs à vouloir tendre des échelles pour résister au triomphe des creuseurs.

Mais, visiblement, la glissade est plus agréable et populaire.

Alors à quoi bon?

Creusons, apprenons le mandarin chinois et mangeons du pain calciné.

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Pour lire un autre texte de Philippe Audrey Larrue St-Jacques : « Ostie que j’haïs Tryo »