.jpg)
Y’a ceux qui lâchent leur job de cadre sur le Plateau pour ouvrir une ferme laitière à Sainte-Élizabeth-de-Warwick. Y’a ceux qui troquent leur tout inclus à Punta Cana pour un tour des Amériques en tandem. Et y’a Fabrice Vil, ex-avocat, celui qui a abandonné les causes au tribunal pour une autre cause : les jeunes.
TEXTE FABIEN PHILIPPE PHOTOS DOMINIQUE LAFOND
***
Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire, disponible sur notre boutique en ligne.
***
FABRICE VIL
Le bureau se trouve au quatrième étage de l’édifice Belgo, au milieu des galeries d’art. Design épuré, écran plasma, grandes tables de travail. Au mur sont affichés les mots « motivation, leadership, réussite ». On se croirait dans une start-up, sauf que l’organisme Pour 3 Points (P3P), qui occupe l’espace depuis juillet, a une autre mission : former des coachs de vie qui allient basket et aide aux devoirs auprès de jeunes issus de milieux défavorisés. Au basket, un panier à trois points, c’est un tir réussi à longue distance, celui qui rapporte le plus. Il résume bien la philosophie de l’organisme : ce n’est pas parce qu’on part de loin qu’on ne peut pas atteindre ses buts.
La réussite, Fabrice Vil, directeur général et cofondateur de P3P, connaît ça. Il y a trois ans, il travaillait encore comme avocat dans un grand cabinet. Né à Montréal en 1985, “l’année du Nintendo”, ce grand gars aux lunettes vissées sur le nez a très vite compris l’importance de l’éducation. Il le doit à ses parents, d’origine haïtienne, qui ont privilégié les études de leurs trois garçons plutôt que les vacances dans le sud.
“À l’Académie Michèle-Provost, j’avais des amis qui vivaient à Westmount. J’allais les visiter et, de retour chez moi, je disais à ma mère qu’ils vivaient dans des châteaux. Elle me répondait : ‘La vraie richesse, c’est l’éducation.'”
Adolescent, Fabrice fait le grand écart entre les élèves nantis et les chums moins privilégiés de son quartier. Il se rend compte qu’il doit « faire quelque chose ». Mais quoi? C’est au secondaire, grâce à son coach de basket, qu’il aura le premier déclic. “Dès la première pratique, quand il nous a expliqué le règlement, j’ai compris qu’à travers le sport on pouvait inculquer des valeurs qui dépassaient le terrain de jeu.” Convaincu, il met alors de côté son rêve de jouer pour la NBA et devient, à 16 ans, entraîneur à son tour.
Bon élève, il enchaîne le Collège Brébeuf, l’université, le Barreau puis est embauché par un grand cabinet d’avocats. Un parcours sans faille, agrémenté d’une implication sociale qui ne cessera de s’intensifier au fil des ans jusqu’à ce que germe, en 2010, avec des amis, l’idée d’un OSBL : P3P.
En 2011, l’organisme naît officiellement. “On travaillait auprès de jeunes dans une école du quartier Saint-Michel en partant de leur motivation sportive pour l’étendre à d’autres sphères de leur vie. Faire partie de l’équipe allait obligatoirement de pair avec aide aux devoirs et mentorat. Mais on a très vite réalisé qu’il fallait quelqu’un à temps plein pour améliorer le programme.”
C’est Daniel Germain, fondateur du Club des petits déjeuners, qui lui dit un jour “on ne change pas le monde à temps partiel”. Alors, Fabrice se forme à l’entrepreneuriat social et en juillet 2013, au grand dam de ses proches, tourne le dos à sa carrière d’avocat. “Quitter ma job a été une vraie crise existentielle. J’ai beaucoup hésité, mais je ne regrette rien.”
P3P a depuis créé un programme spécial de formation sur deux ans pour transformer des entraîneurs de basket en coachs de vie. Aujourd’hui, ils sont 24 à œuvrer auprès de 300 jeunes, entre 12 et 17 ans, dans 7 écoles secondaires des quartiers Saint-Henri, Saint-Michel, Anjou, Lachine et Mercier-Est. Bien que l’organisme vise “des jeunes issus de milieux défavorisés”, Fabrice se méfie de cette expression quelque peu fataliste. “Ces communautés ont aussi une richesse qu’il faut apprécier et encourager. À P3P, on voit le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide.”
En l’écoutant, je réalise qu’on ne se lance pas dans le social par simple caprice ou désœuvrement. Il doit gérer son organisme comme une vraie entreprise, sauf qu’ici, on ne se soucie pas de profits financiers; on est attentif à d’autres réussites, plus humaines, comme je vais m’en rendre compte sur les terrains de basket.
EZECHIEL
Fin des cours à l’école Dalbé-Viau. Les élèves se ruent sur les tables de baby-foot ou leurs cellulaires. D’autres participent à la période d’études, pas Ezechiel. “Avec ma moyenne de 80 %, je suis dispensé de l’aide aux devoirs”, me confie avec humilité ce grand gars de
16 ans tout en jambes. Il fait aujourd’hui partie de l’équipe juvénile de basket, coachée par Alexander Fox.
“Avec les sports collectifs, tu apprends que tes décisions ont des conséquences pour ton équipe. Quand tu prends trop de risques sur le terrain, il y a comme une voix intérieure qui te dit : ‘Attention, ça peut être négatif pour la team!’ En classe, c’est pareil : t’as parfois envie de faire une joke, tu sais que ça va faire rire la moitié de la classe, mais il faut penser à l’autre qui va être dérangée.”
L’effet P3P?
Avant de rejoindre le gymnase, il m’avoue du bout des lèvres que ses performances sportives lui ont permis d’obtenir une bourse d’études. En fin d’année, il s’envolera pour les États-Unis…
ALEXANDER FOX
C’est l’heure de la pratique sur fond de rap. Alexander Fox paraît petit au milieu des grands joueurs de l’équipe. Mais avec sa carrure, son crâne rasé et sa force tranquille, le coach de 26 ans n’a pas besoin d’élever la voix pour se faire respecter du groupe. “À leur âge, j’étais encore plus tough”, se souvient celui qui, adolescent, s’est trouvé “à la mauvaise place, avec le mauvais monde”, au contact des gangs de rue, au point de passer proche de la case prison. Ce qui l’a sauvé? Le soutien de sa famille et d’un entraîneur, qui lui a fait comprendre que le chemin de l’école, bien que semé d’embûches, était le seul qui allait lui permettre de devenir quelqu’un.
En suivant ce sage conseil, Alexander est devenu joueur de football dans les ligues universitaires. Aujourd’hui, il est coordinateur de sport au primaire et coach de football à l’école secondaire Dalbé-Viau. En plus, depuis six mois, il suit la formation P3P. Une manière de donner aux jeunes ce qu’il a lui-même reçu.
“Je les mets face à leur décision. Je leur apprends aussi que la route vers le succès, c’est pas une ligne droite. Quand ils rentrent chez eux et qu’ils annoncent qu’ils ont perdu leur match, la conversation s’arrête là pour la plupart d’entre eux. Moi, après une défaite, ma mère me disait : ‘Tu dois me dire une chose positive pour deux choses négatives.’ Elle m’a appris à dealer avec l’échec.”
Sur le terrain, il ne perd pas des yeux ses joueurs. Toujours le bon mot pour chacun, toujours la tape sur l’épaule. Et même si, parfois, il faut exclure un jeune pour le bien de l’équipe, même si une journée de 24 heures, c’est toujours trop court, Alexander a prévenu ces jeunes dont il est si fier : ils le lâcheront avant qu’il ne les lâche. “On ne réussit pas à sauver tout le monde, mais il ne faut jamais baisser les bras.”
FABRICE VIL
Mercredi soir. École secondaire Saint-Henri. À l’entrée, je suis accueilli par un groupe de jeunes arborant le t-shirt P3P. Je les suis dans les couloirs tortueux où d’autres jeunes prennent le relais pour me guider. On se croirait en plein tournage d’un lip dub. À l’approche du gymnase, l’écho des ballons résonne. Sur le terrain, une cinquantaine de jeunes de Saint-Henri et de Dalbé-Viau marquent des paniers.
Ce soir, on a invité les donateurs de l’organisme pour les remercier. Fabrice est au milieu des jeunes, coachs et bénévoles. Ses parents aussi sont venus. « Il fait ce qui lui ressemble, me confie sa mère. Il a grandi dans un environnement où la famille et les activités sociales étaient importantes. Je l’appelle “le visionnaire”. »
Je laisse Fabrice à ses obligations pour approcher un groupe de filles qui discutent en cercle. Parmi elles, Nihal, une jolie brune de 16 ans. Originaire du Maroc, elle est arrivée au Canada l’été dernier et a croisé P3P sur sa route quelques mois plus tard. « Au début, je pensais que le basket, c’était juste un sport, mais c’est devenu ma vie! P3P, c’est comme une famille. Si tu embêtes quelqu’un du groupe, c’est comme si t’embêtais tout le groupe! » Elle a bien raison : la vie, en fait, c’est un sport d’équipe.
Famille, team, grands frères, grandes sœurs : ce sont les mots qui reviennent le plus dans la bouche des jeunes. Pendant les témoignages, je suis frappé par le respect mutuel qui lie les étudiants aux coachs, devenus des modèles, toujours prêts à écouter et encourager les initiatives personnelles. Pour preuve : Willy, 17 ans, motivé par P3P, vient de créer sa marque de vêtements baptisée JCLS pour Je Choisis Le Succès!
Depuis l’inauguration du premier local de P3P (un entrepôt de ballons!), l’organisme a bien grandi et a changé beaucoup de vies. Fabrice réalise tout le chemin parcouru et le bien-fondé de son engagement : « Il ne faut pas jeter un regard condescendant sur le secteur social. C’est un secteur positif qui contribue à l’amélioration de la société. Mais on est vraiment loin d’avoir créé le changement social qu’on veut provoquer, c’est un long travail. »
D’ailleurs, les projets ne manquent pas : intervention auprès des jeunes du primaire, établissement d’une antenne à Toronto, doublement du nombre de coachs… L’année qui vient pourrait aussi être celle où P3P fera son entrée chez les grands puisque l’organisme est pressenti pour rejoindre le Fellowship Ashoka, une communauté internationale qui réunit les entrepreneurs sociaux les plus innovants de la planète. Au Canada, la Fondation du Dr Julien, Wapikoni mobile et La Tablée des Chefs en font partie. S’il est présélectionné, Fabrice ira défendre son projet à Washington, tout en gardant la tête sur les épaules : « P3P, ce n’est pas moi, c’est le jeune et ce que le coach fait pour lui. »
***