Leur entreprise se nomme Estelle & Lucille, pourtant elles s’appellent Sophie Michaud et Marianne Charbonneau. Depuis 2013, les deux amies recrutent des grands-mamans tricoteuses dont les créations sont vendues en ligne pour soutenir la recherche contre l’Alzheimer. On les a rencontrées, accompagnées de leur collègue Mamie-Lou, pour discuter laine, personnes âgées et temps qui passe.

TEXTE Joëlle Bond     PHOTOS Bruno Guérin

Bonjour Mamie-Lou! Je suis contente que vous soyez ici : ça me permet de tout savoir sur les coulisses d’Estelle & Lucille.
Dites-moi, comment ça fonctionne?

Mamie-Lou : Les filles m’appellent quand elles reçoivent une commande de laine, et je passe les voir pour prendre des patrons et la laine dont j’ai besoin. Je les rappelle quand j’ai fini mon tricot, puis elles viennent le chercher! Au début, j’avais peur que ce soit stressant, qu’elles aient des dates limites et tout, mais elles sont très relax!

Et pour vous, les filles? 

Marianne : Essentiellement, on veut que les mamies aient du fun à tricoter pour nous, alors on respecte leur rythme. À l’automne, on rassemble toutes les pièces reçues durant l’année (foulards, tuques, bandeaux et même des gilets, parfois!), puis on fait des séances photo.

Sophie : Sans oublier les étiquettes Estelle & Lucille, qu’on coud à la main sur chaque pièce. Après ça, on s’occupe de toute la mise en marché et des envois.

M. : On essaie de s’organiser de mieux en mieux. Au début, on avait 6 ou 7 grands-
mamans; maintenant, on en a 22, et une trentaine d’autres nous ont écrit.

Mon Dieu, c’est en train de devenir un empire! 

S. : Loin de là! En fait, on travaille encore dans nos domaines respectifs : moi, chez Simons, en plus d’être retournée aux études deux jours semaine, et Marianne comme
architecte chez ABCP et chargée de cours à l’École d’architecture de l’Université Laval.

M. : On songe à mettre sur pied des journées de recrutement de mamies et de collecte des tricots, question d’être plus efficaces. Mais de toute façon, ce n’est pas comme si on faisait ça pour l’argent : même si 25 % du prix de vente de nos tricots vont directement à la Société Alzheimer de Québec, le reste ne sert que pour le roulement de la compagnie. Nous sommes bénévoles, et nos grands-mamans sont payées en laine!

Justement, parlons de vos motivations à chacune. Qu’est-ce qui vous pousse à donner de votre temps pour Estelle & Lucille? 

S. : Je trouve ça important. C’est sûr que c’est personnel, parce que nos grands-mères, Estelle Charbonneau et Lucille Dionne, sont décédées des suites de la maladie d’Alzheimer. Mais c’est aussi, pour moi, une façon de faire un pont entre les générations.

M. : Sans compter que l’Alzheimer, on n’en parle pas tant que ça. C’est un peu dur à
expliquer, mais certaines maladies sont comme un peu plus « glamour », on dirait… Dans le sens qu’elles ont plus de visibilité dans les médias, plus de financement…

M.-L. : Dans mon cas, c’est parce que j’aime tricoter et j’aime la belle laine. Puis la cause me tient à cœur.

Ça vous fait peur, vieillir? 

M.-L. : C’est la vie! Moi, tant que je suis en forme, c’est l’important. On a juste un peu plus de plis! Et il faut rester actif : je suis dans deux chorales et je fais du géocaching, aussi!

Du quoi? 

M.-L. : C’est un jeu qui se joue à l’échelle
mondiale. Des gens laissent des caches avec des coordonnées géographiques, et on part
à la recherche de ces caches-là. Après, tu écris que tu les as trouvées sur ton compte en ligne.

Donc, Mamie-Lou, pour résumer, vous êtes plus active que moi. Est-ce que tout le monde est comme ça dans la gang de tricoteuses?

S. : Elles sont merveilleuses! Elles ont des iPad et nous écrivent des petits mots. Parfois, elles font de légères erreurs, comme quand on a demandé les disponibilités d’Hélène pour aller chercher des bandeaux et qu’elle nous a répondu qu’elle mangeait une poire (photo à l’appui!). Ça arrive à tout le monde de se
tromper de destinataire. Je l’adore!

M. : Je trouve ça touchant. Les gens de notre âge n’ont pas beaucoup d’amis plus âgés. Nous, on en a plein! Ça nous apprend tellement.

Elles vous apprennent quoi, à part à manier les aiguilles comme pas une?

M. : À relaxer! Ça m’arrive d’être tellement stressée, de m’en faire pour 1001 choses… et là, j’ai rendez-vous avec une mamie, et on reste une heure à jaser dans le cadre de porte. Ça relativise!

Pour les années à venir, vous avez un souhait pour Estelle & Lucille? 

M. : Que ça continue, qu’on s’organise, qu’on arrive à faire grandir le projet sans en
compromettre l’essence. On veut aussi
organiser des journées de tricot au Monastère des Augustines, à Québec, question que des grands-mamans transmettent leur savoir à la jeune génération de tricoteuses.

S. : Ce serait le fun de recruter un grand-papa tricoteur! Je sais qu’il y a des grands-papas qui le font, mais je ne sais pas pourquoi, ils se cachent, on dirait. Imagine! Notre grand-papa, il serait la vedette d’Estelle & Lucille…

Alors, voilà, l’appel est lancé. Dévoués lecteurs, trouvez-nous un grand-papa qui tricote.

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