L’été dernier, après une période de chamboulement majeur, j’ai décidé sur un coup de tête de changer d’air. Je me suis acheté un aller simple pour l’Asie du Sud-Est et, en l’espace de deux mois, j’ai pu traverser le Vietnam et le Cambodge avec une motocyclette achetée là-bas, alors que je n’avais jamais ridé de moto de ma vie.

C’était la pire idée.

Ou la meilleure. Mais probablement la pire. Ça dépend à qui tu en parles; j’ai entendu tout et son contraire sur ce genre d’aventures avant de partir. Traverser le deuxième pays le plus dangereux au monde sur la route (après l’Inde) en motocyclette, c’est pas quelque chose qu’on encourage. On parle d’accidents, de bris mécaniques constants, de température hostile, mais on parle aussi de liberté sans clause, de vagabondage loin des bus comblés et d’un des peuples les plus accueillants de la planète.

Toutes ces réponses étaient bonnes dans mon cas.

LE SAC

 

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C’était pas mon premier voyage en backpack et j’étais déterminé à partir avec presque rien. J’ai agressivement réduit le poids de mon sac, un Osprey 22l, à 4lbs. Je suis parti sans smartphone ni laptop (je passais encore à travers mon défi), que j’ai troqués contre une boussole et une carte routière. La quasi-totalité de mon linge était en mérinos, décision qui m’a coûté la peau des fesses, mais qui m’a permis d’en amener trois fois moins. Le reste était divisé en quatre sacs contenant ma pharmacie, mes outils et de quoi lire et écrire.

LE BIKE

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Au Vietnam, neuf véhicules sur dix sont des scooters. J’ai entrepris mes démarches d’adoption à Hanoi, au Nord du pays, avec l’intention de trouver un bon bargain. J’ai suivi les conseils sur internet et j’ai évité les backpackers qui vendaient leur moto à prix bien trop avantageux pour ne pas y avoir d’anguille sous roche. J’ai favorisé les dealers sur craigslist, ce qui m’a fait tomber un peu par chance sur un honnête mécano local qui retapait des motos à temps plein.

Je me suis acheté une Honda Win 115cc retapée à neuf, amoureusement baptisée Thérèse. C’est pas mal le modèle (et symbole) universel du backpacker là-bas. Elle m’est revenue pour à peu près six millions et demi de dongs, équivalant à approximativement 300$ US.

Je devrais aussi préciser qu’en plus de mon ignorance sur les motocyclettes, je n’avais jamais conduit manuel non plus. Je lui en dois beaucoup pour m’avoir patiemment avoir appris à conduire manuel avec son anglais approximatif :

And what is this ?

— Iss di cleuh.

— The what ?

— Di CLEUH.

— Ah! The CLUTCH!

— Yis! Di CLEUH!

LES RÈGLES

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De toutes les règles routières, j’ai réalisé assez vite qu’il n’y en avait qu’une seule : la règle du qui-qui — s’il y a une collision, qui-qui revole?

Si la réponse est moi, le véhicule a la priorité de me couper, me tasser, me dépasser, ralentir dans ma face, peu importe, si c’est moi le plus petit poisson des deux, j’ai pas mon mot à dire. Les autres règles sont moins importantes; il n’y a pas de lignes, de sens de circulation, de panneaux, de feux de circulation.  Enfin, oui, il y en a, mais ils sont là en guise de suggestions plutôt que d’obligations.

La circulation est le pire des chaos, mais tout fonctionne. Tant que tu klaxonnes. Aux cinq secondes.

Ici, klaxonner, c’est faire un gros finger à ton prochain. Là-bas, la courtoisie passe par le klaxon. Quand on dépasse, quand on tourne, quand on traverse un passage piétonnier. Les concepts de l’angle mort et du clignotant sont très vagues là-bas, alors c’est ta seule façon d’éviter le pire.

LA ROUTE

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(For the record, j’ai annoté les destinations majeures de mon voyage ici et )

Voyager avec une boussole, c’est spécial. Tu sais jamais vraiment où t’es, mais t’es au moins certain de la direction. Je m’en suis tenu aux routes secondaires pour traverser la quasi-totalité du Vietnam et du Cambodge, loin des villes touristiques, en plein dans les petits hameaux backwater.

Le paysage n’en est pas moins réduit et contraste avec ces routes désertes et poussiéreuses qui n’en finissent plus de se tordre entre les montagnes.

Le soir, les paysans laissent leurs troupeaux chiller sur les routes. J’ai dû à certains moments dodger sous la pluie des animaux plus lourds que ma moto sur une chaussée glissante, à 60km/h avec un phare qui éclaire à 8 pieds devant.

J’en profite aussi pour me confesser : j’ai roulé sur un poulet qui traversait la route et je ne me suis pas arrêté pour m’excuser au fermier qui a tout vu. Pardon, fermier. Pardon, poulet. Never forget.

LE SOIR

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Le soir, après une journée de route, la game est différente. C’est la quête de nourriture et de logis. Pour 30,000 dongs (1,50$), t’as un repas complet. Pour 10,000 dongs (50 sous), t’as une bière. Pour 100,000 dongs (j’te laisse calculer celui-là), t’as une cabane sur le bord de l’océan.

Le but est simple. Tu marches dans les rues et tu spottes le restaurant le plus rempli de locaux. Rendu là, tu te trouves une table pas trop loin d’un groupe un peu pompette. À tous coups, on s’approchait timidement à ma table pour m’inviter pour partager leur repas (et leur horrible moonshine de riz). Après quelques shooters — et à travers leur anglais baragouiné — j’étais certain de trouver le meilleur nhà nghi (gîte) des environs.

Au fil de ces rencontres, j’ai pu réaliser à quel point les gens sont approchables ici.

LES GENS

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On m’avait parlé de la gentillesse et de l’accueil des gens en Asie du Sud-Est, mais j’étais pas du tout préparé à ça. Les gens ne sont pas simplement polis, ils sont heureux de nous voir. Je comprends un peu mieux ce que les célébrités ressentent; dans ces petits villages, peu importe qui on regarde, ces personnes nous regardaient déjà avec un sourire mi-incrédule, mi-émerveillé.

Y’a de quoi te rendre humble, si tu considères le passé sanglant des deux pays.

On remarque assez vite l’immense quantité de panneaux sur les routes. Des panneaux indiquant des restaurants, des garages, des cafés. Là-bas, chaque maison, chaque famille, chaque personne  quelque chose à offrir.

Ça signifie qu’au lieu de rentrer dans un établissement commercial pour un service, on rentre dans le salon de quelqu’un qui va se lever pour nous préparer un bol fumant de phò bo, ou réparer notre bike, ou nous offrir un lit. Je ne recevais pas un service, mais l’hospitalité d’un villageois.

LE DANGER

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Ce que j’ai fait, c’était dangereux. Même en restant prudent et vigilant, je suis honnêtement chanceux de m’en être sorti presque indemne.

J’ai roulé à travers un typhon. Je savais pas que des murs de pluie pouvaient exister. C’est un gros risque de rouler pendant la saison de la mousson, parce que la pluie battante devient ton quotidien. Quand la route se transforme en rivière, même si les locaux ne font comme si de rien n’était, c’est toujours un bon cue pour prendre une pause.

J’ai fait l’erreur de rentrer à Saigon, la métropole au Sud, en plein pendant le rush hour. Ça a été deux heures de terreur floue. Entre ça et circuler dans une ruche bourdonnante d’abeilles, j’vois pas tant la différence.

J’ai pris la naïve décision de couper à travers la jungle de Phnum Samkoh au Cambodge. Les routes sur les cartes sont un mensonge. Rendu à un certain point, y’en a plus de route. Juste des chemins vagues sans arbre, avec des motherfucking PONTS DE CORDES AVEC DES TROUS, sans compter les nids-de-poule que je qualifierais de cratères rendus là, parce que tu dis ciaobye à ta roue si jamais elle rentre dans l’un d’eux.

Je vais passer le reste. Ma mère va peut-être lire ce texte.

(Et oui, si t’as peur des insectes ou des arachnides ou de tout ce qui rampe à terre, t’es pas à la bonne place.)

***

J’ai dit adieu à Thérèse quelques heures avant de prendre mon vol de retour. Je l’ai vendue pour une bouchée de pain à d’autres backpackers au Cambodge qui partaient pour le même voyage, en sens inverse. Ils l’auront probablement vendue à leur tour au point où j’ai commencé, quelques mois plus tôt.

Elle m’aura fait découvrir un peuple qui n’a pas su me parler, mais qui a pu s’ouvrir à moi. Elle m’aura fait peur quelques fois, mais c’t’une bonne chose; ça fait sentir vivant. Aujourd’hui, elle me rappelle chaque jour que c’est correct d’être perdu, tant que t’avances au moins dans une direction.

C’était peut-être la meilleure idée, finalement.

Je pense à toi, mon amie.

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***

Pour lire un autre texte de Simon-Albert Boudreault : « Un an sans internet »

  • Catherine Desroches-Lapointe


    Aux accomplisseurs de « mauvaises » idées