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Rencontre avec Docteur Odeurs
Quand j’étais jeune, mon père, qui aimait beaucoup le vin, a acheté le jeu de société Bacchus pour développer son nez d’apprenti sommelier. Des dizaines de petites capsules renfermaient des odeurs qu’il fallait identifier les yeux fermés. “BEN OUI, je connais ça! Pourquoi je peux pas mettre le mot dessus?”
Ma sœur et moi avons joué sans relâche jusqu’à en devenir bonnes. Nos odeurs préférées : la rose (pour des raisons évidentes) et le pipi de chat (parce qu’on trouvait ça ben ben drôle). Depuis, je suis devenue une Joe Connaissante des arômes et je me pense super bonne quand je vais souper chez le monde et que je sens le cumin dans le couscous ou que je reconnais la sarriette dans les patates pilées.
Je pensais donc qu’en contactant le Professeur Johannes Frasnelli, grand spécialiste de l’odorat, je pourrais faire ma wannabe scientifique et avoir l’air de maîtriser mon sujet.
Mais finalement à côté du titulaire de la Chaire de recherche en neuroanatomie chimiosensiorelle à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), ma connaissance de l’odeur des mauvaises patates valait vraiment très peu de choses. Sauf que si je peux me permettre, la sarriette c’est un big no no, les gens.
Docteur Odeurs
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Pour être honnête, j’ai été complètement fascinée par cet homme charmant qui explique si clairement la science. Avec son léger accent autrichien (il a fait ses études de médecine à Vienne), le Prof Frasnelli sait faire comprendre toute la mécanique olfactive de façon claire, sans même utiliser de graphique. Pour la visuelle que je suis, c’était pas gagné d’avance! En bon enseignant, il m’a expliqué d’une voix enthousiaste le rapport entre les odeurs et le cerveau, et comment ce lien influence nos comportements et même nos autres sens.
Le spécialiste n’est qu’au début de la quarantaine, mais il a tout de même un CV très impressionnant. Il a travaillé dans son pays natal, puis en Allemagne. Il y a une dizaine d’années, il est venu faire un stage à l’Université McGill sur la neuropsychologie du cerveau. Après avoir trouvé l’amour ici (son odeur préférée c’est d’ailleurs les cheveux de son épouse… awwwww!), il a travaillé à l’Hôpital Sainte-Justine, à l’Université de Montréal et un peu aux États-Unis.
Depuis 2013, il est chercheur à l’Hôpital Sacré-Cœur et en 2014 il est devenu professeur de neuro-anatomie à l’UQTR. Ses larges connaissances l’amènent à collaborer avec des anthropologues, des ergothérapeutes, des médecins, des urbanistes, des écologistes, des sommeliers… Bref, ça a l’air que tout le monde a besoin d’un bon nez dans sa vie.
La plus grande ironie? Il a la science infuse, mais son odorat n’est pas particulièrement développé. “C’est plus ma blonde qui va savoir qu’un vin est bouchonné par exemple. Je suis un spécialiste de la théorie, mais pas de la pratique.”
Voici quelques-unes de ses réponses à mes nombreuses questions :
Comment on en vient à s’intéresser aux odeurs?
J’ai toujours aimé bien manger et bien boire. J’allais dans un grand marché à Vienne et je goûtais à des aliments turcs, grecs… Puis, c’est par hasard que je me suis retrouvé dans ce domaine. J’ai eu une opportunité pour faire une thèse de médecine sur le sujet. Je me suis mis à m’intéresser à l’odorat et au goût. L’intérêt a ensuite grandi et avec le temps, plus j’en connaissais, plus j’étais fasciné.
Comment le cerveau perçoit les odeurs?
Il y a des odeurs partout, tout le temps. Les odeurs déterminent là où on vit, là où on dépense notre argent… Mais principalement, il y a trois grandes catégories.
La première c’est celle des odeurs corporelles. Selon s’il s’agit d’une personne qu’on aime ou qu’on n’aime pas, ça va activer le cerveau d’une façon particulière. Par exemple, l’odeur d’un nouveau-né (principalement sa tête) va avoir l’effet d’une drogue chez une nouvelle mère. Ça active les mêmes zones de récompenses dans le cerveau. Cela favorise l’attachement.
Puis, il y a l’odeur de la nourriture. Quand on mange, la perception passe d’abord par l’odorat. Ensuite, il y a une foule de perceptions sensorielles qui sont activées en même temps dans le cerveau (la texture, la chaleur, le goût, l’odeur) et cet ensemble devient une perception unique appelée la flaveur.
Enfin, il y a toutes les autres odeurs qui dépendent du contexte et qui peuvent nous donner des informations sur une situation donnée. Si on sent de la fumée dans la maison, c’est signe de danger. Alors que si nos cheveux sentent le feu après une fin de semaine de camping, c’est positif.
Est-ce qu’on naît avec un nez fin ou si ça se développe? (Bref, ai-je un don surnaturel ou pas?)
On étudie encore la plasticité du cerveau. Est-ce qu’on peut augmenter les capacités du cerveau avec la pratique? Est-ce que les capacités supérieures créent une augmentation des structures? Est-ce que le cerveau est un muscle? On se le demande encore. Par contre, j’ai des collègues qui ont analysé des scans du cerveau de maîtres sommeliers, les plus grands experts en vin du monde, et il semble que leur cortex cérébral est plus épais. Mais après, est-ce qu’on peut réussir à entraîner ça vous et moi? On ne le sait pas encore.
Votre bureau ressemble à quoi? Est-ce qu’il y a 1000 petits pots avec des parfums?
Mon bureau, c’est une pile de papiers. Par contre, dans mon labo, je travaille avec un olfactomètre. C’est une machine contrôlée par une bombonne d’oxygène et on peut choisir quelle odeur on veut donner. On “branche” le tuyau au nez du patient et on envoie des petites poussées d’odeurs. C’est comme ça qu’on fait nos tests.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment?
Sur trois principaux aspects en recherche. D’abord, avec mon équipe, je cherche à comprendre si on peut utiliser les odeurs comme technique de dépistage précoce pour certaines maladies neurodégénératives comme le Parkisnon et l’Alzheimer. L’un des premiers signes de ces maladies, c’est la perte de l’odorat. Ça arrive 10 ans avant le début des autres symptômes. On veut savoir si on peut dépister la maladie assez tôt et développer des interventions pour en prévenir le développement. Attention par contre, toutes les personnes qui ont un trouble olfactif ne vont pas nécessairement avoir ces maladies!
Ensuite, je m’intéresse au traumatisme crâno-cérébral en suivant des patients à l’Hôpital Sacré-Cœur. Avec mes recherches, je tente de comprendre si, à la suite d’un choc à la tête, il y aura une altération de l’odorat à cause de l’impact sur le cerveau. Comme les sièges de l’odorat et des émotions sont très rapprochés, on peut faire des liens à la suite de l’accident : si des troubles olfactifs surviennent, ça veut dire que le patient risque de développer des troubles émotifs comme de la dépression ou d’anxiété. Si on arrive à établir ces liens, on peut penser que la thérapie pourrait prévenir les effets psychologiques néfastes.
Puis, j’étudie aussi les liens entre les perceptions et la neuro-anatomie. Comment d’autres sens peuvent altérer ce qu’on sent. On fait par exemple une étude où on présente du parmesan en disant ce que c’est réellement. Tout le monde le reconnaît, c’est écrit sur une étiquette, les gens sentent et disent que ce serait bon sur des pâtes. Ensuite, on présente le même morceau de parmesan, mais en disant et en écrivant que c’est du vomi séché. C’est exactement le même produit et la même odeur, mais soudainement le lien entre la perception change à cause de l’information donnée. Alors là, personne ne veut y goûter.
Est-ce que ça se peut n’avoir aucun odorat?
Oui, ça s’appelle l’anosmie. On estime qu’une personne sur vingt ne sent rien. Puis qu’une personne sur cinq a un trouble de l’odorat. Ça peut devenir très dangereux parce que la personne ne peut pas percevoir certains signaux de danger. Par exemple, elle ne sent pas la fumée. C’est donc hyper important que les détecteurs fonctionnent bien. Il se peut aussi qu’elle ne puisse pas détecter l’odeur de la nourriture périmée.
Qu’on puisse sentir ou pas, c’est important de savoir que l’odorat est le seul sens qui ne réveille pas. La lumière peut nous tirer de notre sommeil, le bruit aussi. Même chose pour le toucher. Par contre, à moins que l’odeur soit extrêmement forte, elle ne nous réveillera jamais. Si on a l’impression qu’on se réveille avec l’odeur du café le matin, c’est qu’on était à moitié endormi.
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Maintenant, non seulement je sais que j’ai un nez de fou, mais grâce au Professeur Frasnelli, j’en connais plus sur les mécanismes du cerveau et sur les spécificités de l’odorat!
Sur ce, je vous laisse. Je vais chez David’s Tea pour montrer aux vendeurs à quel point je reconnais toutes les odeurs. (Sérieux, je fais un peu ça pour vrai…)
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Pour lire un autre texte de Catherine Lalonde : “Les odeurs de notre enfance”