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La Gang de malades, c’est qui?

Par
Kéven Breton
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C’est un drôle d’adon : deux de mes amis attendaient patiemment à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, alors qu’un tournage de la série Gang de malades avait lieu. Ils ont été sélectionnés comme figurants, pour un de ces sketches qui mettent en scène des personnes handicapées.

Après les avoir fait signer les release, on leur dit de “regarder dans cette direction” et d’agir en conséquence. Par la suite, comme de raison, une personne en fauteuil roulant, costumée en pilote, fait son apparition.

Mes deux amis, qui connaissent bien la réalité des personnes handicapées, n’ont pas réagi : ils savent que celles-ci peuvent occuper toutes sortes d’emplois, et que la situation ne méritait pas vraiment un étonnement particulier.

À la limite, un sourcillement subtil… mais qui ne faisait pas l’affaire de l’équipe de tournage.

On leur a donc demandé de recommencer, et cette fois, d’avoir l’air surpris.

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C’est ce genre de stigmatisation fausse et inutile qui ne me fait pas aimer cette série humoristique, renouvelée récemment pour une deuxième saison et dans laquelle j’ai refusé de participer.

Largement inspirée des Détestables, elle se défend de rire des personnes handicapées. Au contraire, elle contribuerait même à l’inclusion sociale puisque rire des personnes handicapées, comme on rit de n’importe qui, serait une forme de respect. On la vend comme complètement inoffensive, sous l’autel de ce fameux slogan galvaudé “on ne rit pas du handicap, on rit avec le handicap”.

J’aimerais faire fi du contexte socioculturel dans laquelle évolue l’émission pour juste apprécier les quelques bons gags qu’il y a ici et là, mais je suis malheureusement trop lucide pour constater que les caricatures que l’émission dépeint sont la dernière chose dont le handicap avait de besoin aujourd’hui.

C’est particulièrement vrai en réalisant que dans le paysage médiatique québécois, ces caricatures sont à peu près le seul référent de la personne handicapée à la disposition du grand public.

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La télévision n’est pas un médium stérile : son influence dépasse de loin le cadre de votre 48 pouces. Elle projette des images qui peuvent renforcer ou défaire les clichés.

Et quand elle se contente paresseusement de grossir ces stéréotypes, elle n’apporte rien de bon.

Si la personne handicapée, aujourd’hui, est fréquemment victime de discrimination, vit sous le seuil de pauvreté, se fait systématiquement swiper à gauche, c’est partiellement en raison de l’image que le grand public s’est faite d’elle. Une préconception fausse d’une personne docile, dont il faut prendre soin. Comme un être incapable. Comme un employé en perte d’autonomie. Comme un amoureux inadéquat. Comme un citoyen dans le besoin. Comme un humain à qui il faut porter secours.

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Cette idée préconçue de la personne handicapée ne se limite pas au subconscient des gens peu éduqués qui n’ont jamais côtoyé de personne handicapée : un excellent ami à moi, avec qui j’étais à l’université, s’étonnait qu’une malvoyante puisse devenir ministre. Selon lui, ce serait difficile sinon impossible pour elle d’exercer ses fonctions adéquatement, en raison de sa déficience visuelle. Un exemple parmi d’autres.

Pour se défaire de cette image négative, il faut montrer à la télé des modèles forts – comme il en existe tant dans la vraie vie.

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Pour que la télé joue son rôle de miroir fidèle à la réalité, elle doit d’abord mettre de l’avant des personnages qui font mentir les pronostics, qui mènent une vie avec oui des obstacles, mais aussi des réussites. Bref, qui défont les préjugés.

La dernière chose dont on a de besoin, ce sont de nouvelles caricatures. Comme celle d’une personne avec la trisomie-21 qui feint, pour le plaisir des caméras, de ne pas être capable d’exercer des modestes fonctions de commis à l’épicerie.

Je ne pense pas que cela sert la cause. Mais je ne peux pas en vouloir aux participants de se prêter au jeu. Et je ne veux surtout pas accuser la production de tous ces maux. Ils sont les symptômes de mes doléances bien avant d’en être la cause, j’en suis conscient.

Je souhaite simplement qu’ils aient conscience de la situation. De sorte que, lors de leur prochaine série, au moment de choisir la distribution, ils se souviendront de ces acteurs avec un handicap, plutôt que de simplement les avoir rangés dans un tiroir après avoir fini de les utiliser.

***

Pour lire un autre texte de Kéven Breton sur les personnes handicapées et la télévision : “Notre télévision est handicapée”

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