L’autre jour, le lendemain d’un jour où mon triste avait pas de fond ou trop le goût d’en avoir un c’est selon, des amiEs m’ont reçue dans le creux de leur maison. Je l’aime leur maison.

Sauf la cour et le fossé qui est au bout de la cour et proche du chemin et dans lequel une nuit un peu trop noire je me suis ramassée avec mon char
le haut de l’érable était sous les spotlights
la dépanneuse est venue sous les étoiles
il y a eu des fleurs et du foin de pognés sous la voiture jusqu’au lendemain.

C’tait pas si poétique, se rappelle mon humiliation. Mais détail. Depuis, je me stationne dans la rue. Case closed.

Donc c’était un soir de semaine, un soir de vie à remuer avec les enfants, un soir où il n’y a pas nécessairement de place pour accueillir un humain de plus sans que ça ne vienne chambouler l’ordre des choses. Un soir où tu ne reçois pas, d’habitude. Mais eux, ils m’ont laissée partager cette intimité, celle de la famille, des repas, des rituels.

Ce n’était pas un moment artificiel, créé comme une fête ou un party, où l’on prépare la venue, met de l’ornement partout où il le faut. Non, c’tait le quotidien. Un habituel auquel j’assistais derrière ma coupe de vin, au souper, mon café, au matin. Je me suis aperçue que ça faisait un moment que je n’avais pas été témoin de la vie d’autrui.

Avec mes p’tits, souvent, l’enchaînement des gestes a le devoir d’être efficace, pour arriver, pour ne pas être en retard, pour pouvoir tout faire, pour passer à demain. J’ai le quotidien mécanique, ai-je réalisé. Du moins, plus réalisé, en les regardant être. En les regardant se partager les choses, je me suis aussi souvenue de ce que c’est, une vie à deux. Les consensus, les répliques, le doux. Le poids des choses à se répartir, à vivre avec le regard de l’autre en écho du sien.

Ça m’a fait du bien de me retrouver dans leur cocon.

De participer un peu à leur ronron. Ne serait-ce que parce que ça m’a décollé du mien. Ne serait-ce que parce qu’à les regarder, j’ai eu le goût de moins mépriser ça, le quotidien qui s’enchaîne. Il semble qu’il y ait une manière d’habiter cela bien, de l’investir plutôt que d’y glisser. La fatigue accumulée m’a souvent laissé croire que c’est moins exigeant la répétition du même désincarnée. Mais non.

Parce qu’à force de semi-habiter toutes ces minutes, c’est un peu la vie elle-même qui finit par perdre en chair, à ne plus être ressentie. Je ne veux pas que « passer la vie ». C’est sans doute plus épuisant, en fait, ce désinvestissement. Parce qu’il y a peu de place pour la joie, pour l’enthousiasme des petites choses. Pour les voir, ces petites choses. L’efficacité, le tout-faire enrobent de flou le temps qui passe.

Fuck that.

Reste à agir mon cri du cœur balancé le poing fermé. Reste à voir comment on reprend ça la vie quand on a l’impression de l’avoir abandonnée sur un chemin de terre, il y a un trop long moment. Reste à.

***

Pour lire un autre texte de Véronique Grenier : « La vie des autres »

  • Philip ouellet

    Wow… Véronique. Quelle plume. Quel style. J’adore! Tu me donnes envie d’écrire à nouveau. Mais je suis sûrement trop pressé, sûrement trop abattu et d’ailleurs, je pourrais tomber sur des vérités qui me déstabiliseraient. Ben trop frileux pour ça. Hey merci Véro. C’est pour moi que t’écris.

  • Philippe Héon

    Wow! Ta plume est fascinante. J’avais tellement besoin de ca. Merci