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Les expropriés du pont Champlain

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Le plancher de la dernière chambre venait d’être refait. Après 20 ans de rénovations par-ci par-là, Andrew Golding et sa femme avaient enfin mis la touche finale à leur maison victorienne de la rue May, à Montréal; ne restait maintenant qu’à en profiter pendant les années à venir, avec leurs deux fils.

La rue May.

Mais il y a un mais : on est en 2014 et aux nouvelles, on parle d’un nouveau pont Champlain (qui ne s’appellera peut-être pas le pont Champlain; c’est surtout de cela dont on parle, d’ailleurs).

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Le (vieux) pont Champlain. Crédits photo : Martin Dubé, Wikipedia Commons

Un nouveau pont qui nécessitera l’élargissement de l’autoroute 15, mais, à en croire le gouvernement à cette époque, aucune expropriation.

Les Golding n’étaient donc pas particulièrement inquiets en juin 2014 lorsqu’ils sont sortis sur leur perron, juste en face de l’autoroute 15, et qu’ils ont trouvé une missive du gouvernement du Canada dans leur boîte aux lettres. Le contenu était pourtant inquiétant : on voulait les rencontrer pour discuter d’enjeux concernant leur propriété…

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Vous avez probablement deviné avec cette introduction que la famille Golding fait partie de la trentaine de personnes qui ont été obligées de quitter leur maison dans la foulée de la réfection du pont Champlain.

C’est un classique : lorsque l’État réalise des projets de grande envergure, il arrive souvent qu’il doive faire des expropriations, parce que les projets de grande envergure, ça prend de la place.

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Les expropriations peuvent se limiter à un droit de passage (pylônes, tuyaux), mais les cas les plus touchants sont sans doute ceux où des résidents sont jetés hors de leur maison. Pour un projet qui bénéficie à l’ensemble de la société, ton projet de vie peut devenir en un clin d’œil un ex-projet de vie. Et ça, c’est une sorte d’ex qui prend pas mal de place…

Oui, les expropriations viennent avec des compensations, qui doivent tenir compte du préjudice subi et qui peuvent ainsi représenter une belle somme. Mais ce que les gens expropriés n’ont pas, c’est le choix. Quand on t’exproprie, on te met à la rue, et on te demande en même temps de la quitter le plus rapidement possible, la rue…

Des exemples récents au Québec? Pas besoin d’une longue recherche pour en trouver. Des maisons sont situées dans le chemin du prolongement de l’autoroute 85 à Saint-Honoré-de-Témiscouata et Saint-Louis-du-Ha! Ha!. Les pylônes d’Hydro-Québec doivent bien être installés quelque part, et ce quelque part se trouve à être sur des terres en Gaspésie, dont les propriétaires tirent des revenus. Des immeubles se trouvent à l’endroit où on veut prolonger la station intermodale de la Concorde à Laval.

Et il n’y avait sûrement pas dix mille options différentes à envisager quand on a décidé d’ajouter deux voies à l’autoroute 15.

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(Petit aparté dans la catégorie “exemple célèbre” : la démolition du Faubourg à m’lasse, qui a entraîné l’expropriation de centaines d’édifices pour construire la tour de Radio-Canada – oui, celle qui est à vendre aujourd’hui, 53 ans après les expropriations. Comme quoi.)

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Mais revenons à Andrew Golding et à la lettre décachetée en juin 2014. La vague d’inquiétude est montée tout de suite; la famille devait s’envoler deux jours plus tard pour trois semaines de vacances, et a donc demandé à ce que la rencontre d’information soit faite le plus tôt possible. Le matin de leur départ, les responsables en question étaient assis dans leur salle à manger et leur annonçaient tout de go que la maison devrait être détruite. “On était dévastés, c’était terrible. Mais au moins, on n’a pas eu d’espoir pour quelque chose qui n’arriverait pas”, raconte aujourd’hui Andrew.

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Andrew Golding. Crédits photo : Andrew Golding

Plus tard dans la journée, la famille se rend à l’aéroport et embarque sur son vol. “Le matin, j’étais dans ma salle à dîner avec le gouvernement et j’apprenais une nouvelle terrible. Le lendemain, je n’avais même pas encore eu le temps de me changer, et j’étais en Angleterre chez ma mère, dans la maison où j’ai été élevé et j’ai pensé : ok, il y a encore ici, je n’ai pas tout perdu.”

Une révélation qui souligne l’importance que peuvent avoir pour nous les lieux, et tout particulièrement les maisons.

“J’ai fait le tour du monde, mais quand je me trouvais à l’étranger et que je discutais avec mes amis de ma place préférée au monde, je disais toujours que c’était ma cuisine – et ils disaient la même chose”, raconte M. Golding avec émotion. Heureusement, souligne-t-il, la famille n’a pas été victime d’un incendie; elle a pu prendre le temps de faire ses adieux à la maison, et n’a pas perdu ses objets. “Mais mon fils Colin l’a dit : il ne sera jamais capable de montrer à ses enfants où il a grandi”, dit tristement M. Golding.

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Les familles de la rue May avaient jusqu’à décembre 2015 (gros maximum) pour déménager. Les Golding ont cherché une maison avec le même cachet que la précédente, mais n’ont trouvé que des maisons très dispendieuses, situées à Westmount, loin de leurs emplois. Ils ont finalement jeté leur dévolu sur une maison neuve dans Saint-Laurent, qui avait à leur surprise une bonne partie du cachet qu’ils recherchaient. Les plafonds sont hauts, il y a un beau jardin, ce n’est pas loin du travail.

Et des souvenirs de l’ex-maison? Bien sûr qu’ils en ont. Le magnifique manteau de cheminée en bois sculpté a été réinstallé dans leur nouvelle maison, tout comme une fenêtre de vitrail.

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Le manteau de cheminée. Crédits photo : Andrew Golding

Une commande a été passée à un artiste pour qu’il réalise une toile de la maison, qui se trouve aujourd’hui dans le salon de la nouvelle demeure. “J’ai une nouvelle cuisine, mais j’y utilise les mêmes couteaux qu’avant. La même bouteille d’huile que je remplis avec les canettes”, lance M. Golding.

La toile représentant la maison de la rue May. Crédits photo : Andrew Golding

Quand une relation se termine, on redoute souvent la première fois où l’on va recroiser son ex.

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De la même façon, la famille Golding faisait systématiquement des détours pour éviter l’autoroute 15, afin de ne pas repasser devant la maison. Andrew redoutait de tomber sur un article de journal ou une photo sur Facebook montrant la démolition. “Je ne voulais pas voir ça. Je faisais parfois des rêves dans lesquels je retournais sur place et où la maison était démolie à moitié.”

Mais un jour, alors qu’il était seul, il a décidé d’aller voir. La maison n’était plus là, et un drôle de mur de bois temporaire avait été érigé. Secoué, il a dû arrêter sa voiture pour reprendre ses esprits. Il venait de recroiser son ex-projet de vie.

Après un moment, il a redémarré sa voiture, et est retourné à son nouveau projet de vie. Où il a retrouvé sa famille, ses chiens, sa cuisine.

Depuis 2014, les Golding ont changé d’adresse, le pont a gardé son nom.

Et la vie a continué, avec dans la boîte de souvenirs d’une ex nommée “Maison de la rue May”.

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