Mon père est un ancien agent de la GRC retraité. Tu te dis que ça devait marcher au pas chez nous, mais c’était ma mère qui faisait la discipline.

C’est surprenant comment une p’tite madame de 5 pieds et 1 peut gérer une famille.

C’était pas une « germaine », mais c’était clairement la gestionnaire en chef. Mon père lui, a eu la rapidité d’esprit, la patience et l’intelligence d’éviter de contredire ma mère quand elle nous remettait à notre place.

Pourtant, mon frère et moi avons tenté, avec ce qu’on croyait être une intelligence supérieure, de manipuler le paternel pensant qu’il était le plus slack des deux sur la permission. Les résultats ont été peu concluants.

— Papa j’peux-tu aller au cinéma?
— As-tu demandé à ta mère?
— Oui, mais elle a dit non.
— Ben c’est ça, t’as ta réponse.

Parfois elle disait non, car on voulait s’y rendre avec des gens qu’elle ne connaissait pas ou simplement parce que le film était inapproprié, mais mon père savait qu’elle avait enquêté avant lui.

Et si on changeait la stratégie par : « Maman a dit oui », il rétorquait avec une attaque déstabilisante « Pourquoi tu me le demandes si t’as déjà le feu vert? » Et c’est là que dans toute notre splendeur de prépubères, on regardait dans le vide en marmonnant une réplique qu’on croyait digne de la Cour suprême : « Ben euh (tite patte qui kick dans le vide), parce que j’veux que ça soit correct avec toi aussi là. C’est pas juste mom la boss tsé. »

Essayer de flouer un homme qui savait négocier des prises d’otage en pensant qu’il ne verrait pas notre bluff, fallait avoir du culot et de la naïveté.

On puait le mensonge avec nos cordes vocales molles. J’ai su plus tard qu’il applaudissait en secret notre tentative de le déjouer et qu’il en riait avec ma mère.

Mes parents étaient une équipe sans faille; mon frère et moi avions beau chercher le trio le plus faible pour scorer, y’en avait pas. Du moins, ils ont été assez fins renards pour régler leurs mésententes sur l’oreiller, dans le bureau des coaches, à l’abri de nos regards. Impossible qu’ils aient toujours été en accord, mais on ne l’a jamais su.

Une chose qu’on savait par contre, c’est qu’ils tenaient mordicus à ne pas élever des enfants rois.

On était ni prince ni princesse. On était leurs enfants. Ils nous ont toujours aimés sans avoir peur de nous confronter, de nous obstiner, de dealer avec les crises et surtout de dire non. Ils avaient un réservoir de patience et d’explications logiques qui servait juste à dealer avec les larmes, les crises et les babounes qui accompagnaient leurs refus bien sentis. Et parfois c’était « non » parce que c’était « non », point. Pas de discussion.

En échange, ils se présentaient souriants aux parties de football de mon frère, applaudissaient à mes matchs de volleyball, nous bec-et-bobo quand on s’écorchait, nous berçaient quand les larmes coulaient et nous mouchaient quand le nez reniflait. Papa simulait des matchs de lutte dans le salon le samedi matin. Maman chantait l’hymne national avant le début d’une game de hockey, un contre un, dans l’entrée asphaltée.

T’as moins de chances de te sentir tomber dans le vide ou mal aimé quand ton cadre parental est fait en titane recouvert de mousse-velours.

Mes amis avaient peur de mes parents, car ils étaient rarement témoins de leur douceur. Les règles strictes s’appliquaient à tous ceux qui venaient jouer sur notre territoire et malgré tout, on s’y retrouvait toujours en gang. Les games de mini hockey dans le sous-sol, les parties de tag dans la cour, les téléromans de Barbie, les guerres de G.I.Joe… On avait le gazon le plus magané du patelin, le sous-sol le moins fini et quand ma mère en avait ras-le-bol, mon père disait toujours : « Minou, tant qu’ils sont chez nous, je sais où y sont et je sais avec qui ils se tiennent. »

Faut croire qu’il était là, le flic en lui.

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