On a profité cette année du Coup de cœur francophone, vitrine montréalaise qui présente dix jours de concert dans à peu près toutes les salles de la ville, pour rencontrer quelques artistes un peu différents qu’on avait envie de te présenter. Une sélection tout à fait subjective de curiosités qui ont en commun d’être à leur manière un peu en marge et de faire des albums avec pas de banjo.

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Aujourd’hui : Anatole.

J’ai croisé cet Anatole quelques fois cette année au fil des festivals et je dois dire que c’est un projet qui m’intriguait. La première fois, c’était au Divan Orange je crois, j’avais aucune idée de ce que je venais voir et ils avaient pas mal volé le show, créant une petite commotion qui s’est répétée chaque fois que j’ai eu l’occasion de les revoir sur scène. Je ne connaissais que vaguement cette gang issue de Québec et parente du groupe Mauves.

Ce qui m’avait frappé au départ c’était l’audace de la proposition : un amalgame d’électro-pop-glam présenté par un frontman androgyne qui cherche sans cesse à challenger le public; disons que c’est quelque chose d’assez rare dans le paysage actuel de la musique francophone au Québec.

À l’occasion de leur passage au Quai des Brumes, me suis dit que j’inviterais le chanteur pour une bière question mettre tout ça au clair.

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URBANIA : Ça sort d’où, Anatole?

Anatole est né il y’a deux ans. J’avais un agent ici à Montréal qui m’a envoyé à L.A. passer des auditions comme acteur. Je vivais dans une chambre louche sur Sunset Boulevard. Finalement y’avait pas d’audition, c’était un scam, je m’étais fait avoir. Je suis tombé dans le vice et j’ai rencontré des gens d’une organisation secrète dont je ne peux pas révéler le nom. Ils m’ont emmené un soir dans un hôtel où j’ai eu une révélation. J’ai vu le sol s’ouvrir et avaler les mécréants. Les trompettes ont retenti. Les rues se sont drapées de paillettes. Et j’ai compris que j’étais sur Terre pour révéler l’avènement de la Nouvelle L.A., qui est en fait la nouvelle incarnation de Jérusalem.

Je suis ici pour propager la bonne nouvelle, en fait. C’est une grande mission, je sais, mais j’assume et je porte mon fardeau. Je peux pas trop parler de notre organisation encore, mais d’autres figures vont apparaitre bientôt, un peu partout dans le monde. Moi on m’a attribué le Québec, et je suis là pour convaincre les gens d’ici de faire leurs prières et de se préparer à danser dans le glitter pour l’éternité. S’ils sont prêts et veulent nous être fidèles, ce sera très beau. S’ils sont mécréants et préfèrent regarder la télé 24h sur 24 ils auront au moins été avertis. Quand la Nouvelle L.A. adviendra, ils vont brûler dans la lave infinie. C’est tout écrit dans la bible, mais malheureusement pas toujours clair parce que Jean catchait pas trop le disco.

Sinon je dirais qu’on fait de la synth-pop/prog. Y’a beaucoup de synthétiseurs. J’aime beaucoup les harmonies. On se voit comme un band rock qui utilise la synth-pop pour s’exprimer.

(Ok… bon, où est-ce qu’on s’en va après ça?)

URBANIA : Vous êtes originaires de Québec, moi je vous ai découvert aux Francouvertes. Je me souviens que vous aviez créé une petite commotion.

On a fait les Francouvertes parce que ça me semblait être une plateforme idéale pour propager la bonne nouvelle. Ça s’est passé comme on pensait que ça se passerait : beaucoup d’incompréhension. Des commentaires hostiles. On s’est fait dire « c’est pas du théâtre qu’on veut voir », des affaires de même. Un soir, toute une table de gars devant le stage a regardé le plancher durant toute la performance. Un autre le band qui jouait après nous a commencé son set en disant à la foule « nous, on va faire juste de la musique, mais de la vraie musique ». Et quelqu’un a écrit dans les commentaires « barbare à l’aube du nazisme ».

Il avait vu l’antéchrist, lui. Je l’ai encore de collé sur mon frigidaire.

C’est une drôle de patente la musique, ici. On dirait que tous les barèmes de cette industrie-là sont tirés d’une définition de la bonne chanson qui date des années cinquante… fait soixante ans, là, man! Y’était bon Félix Leclerc, mais c’est pas un standard de qualité auquel tout projet musical doit aspirer non plus… Un moment donné on dirait que tout est fait pour ça, que tout le monde attend le prochain band folk qui va fitter dans ce modèle-là. Là on cherche déjà le prochain Bernard Adamus. Ça gosse.

On a comme intégré que si tu veux vivre de la musique ici faut faire du folk. Bon : y’a tout le temps des bonnes affaires dans le genre qui percent pareil, des gens de talent qui réinventent un peu la patente. Mais on s’entend-tu qu’y’a pas beaucoup de danger là-dedans, un moment donné? Et pas beaucoup d’art, souvent. On est dû pour autre chose, là, me semble. Et je parle pas des synthés, de l’électro ou quoi que ce soit du genre : on est dû pour du spectacle, de la démesure. C’est cool jouer en jeans et en t-shirt et te jaser comme si on était ton chummy, mais c’est une seule proposition sur dix mille possibles.

C’est beau une scène, tsé. C’est un monde de possibilités.

URBANIA : On a pas encore parlé de sexe.

Dans le spectacle qu’on fait en ce moment, la sexualité est un thème central. Pas autant dans les chansons. C’est ce qui dérange le plus. On joue avec le striptease, on se touche, des affaires de même. Je te dirais que c’est né avec la reprise de Sledgehammer (Peter Gabriel) qu’on fait. Tout le monde connait cette toune-là, les madames adorent ça, c’est un hit pop planétaire, mais personne sait de quoi ça parle on dirait. Moi j’entendais « je veux être ta grosse queue », donc je l’ai traduite quasiment mots à mots. (Moi je veux être/Ta grosse massue/Pourquoi tu ne m’appelles pas?)

Pour moi, ça fait partie du projet de dévoilement du spectacle, de l’envers de la chanson pop. Une manière d’affirmer que la chanson pop et rock depuis toujours dit juste ça, est complètement sexuelle. Et c’est drôle qu’ils soient choqués par moi, mais pas par mettons, un gars comme Prince?

Ils pensent peut-être que notre société est moins décadente que celle des Américains? Bullshit.

J’essaie de leur mettre ça en face un peu. Qu’ils se rendent compte que tout ce qu’ils considèrent normal aujourd’hui a été choquant à une certaine époque. Le rockabilly c’était scandaleux avant d’être une musique de mononcles. C’était purement sexuel et provocant avant d’être digéré par la société.

URBANIA : Dirais-tu que la provocation occupe une grande place dans votre projet?

La confrontation fait partie du spectacle c’est sûr. C’est un moteur, même si c’est pas l’essence de ce qu’on fait. Y’a toujours un breaking point dans le show, où la plupart des gens se mettent à accepter, à comprendre la proposition et lâcher leur fou; mais y’a aussi tout un pan du public québécois qui reste hostile. Parfois ça vire violent.

À Sorel ou à St-Hyacinthe par exemple, c’était pas loin d’être des bagarres… Mais partout où on est allés, y’a des gens qui ont embarqué. À St-Hyacinthe, on jouait dans un bar à vidéopoker. Le genre de place où les vieux du coin viennent descendre une grosse Molson Dry à midi, mettons. La salle était moitié issue du festival Agrirock, qui nous avait invités. L’autre moitié, c’était les habitués qu’on dérangeait visiblement. Un moment donné y’en a un des agressifs qui m’a lancé sa bière. Il voulait vraiment se battre, donc j’en ai rajouté je suis sorti dehors et je me suis couché sur une voiture pour me toucher un peu… (rires).

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Je sais pas si c’était des passants ou des gens du bar, mais y’a 4-5 musclés avec des beaux biceps qui voulaient me battre et m’insultaient. Le genre de gars qui portent des v-necks roses, mais qui sont pas très « paillettes » dans l’âme, tsé. Et ce qui est magique, c’est que la plupart du temps quand je pousse ça assez loin ça s’arrête là. Ils chokent.

Faut aller plus loin et brasser des trucs un peu.

Le monde est sage. J’ai l’impression souvent que je fais du bien au public, que je casse un peu leurs préjugés en jouant avec ce qu’ils attendent d’un show de musique, et de ce que doit être un gars, mettons. Juste ça. Ramener un peu de folie, et leur dire « tu peux faire ce que tu veux ». Donc ma marge de manœuvre, c’est entre aller juste assez loin pour atteindre ça avec la partie du public que je veux toucher, et pas trop loin pour que les autres me pètent la gueule avant que j’aie fini mon set.

Y’a des gens qui nous trouvent drôles, qui rient, c’est correct ça. Mais y’en a qui se fâchent vraiment, et ça je sais pas c’est symptomatique de quoi, mais c’est pas chic. Un soir j’avais un one-piece assez serré, il y a une dimension assez phallique au spectacle on va se le dire. Et y’a un gars pendant le set qui s’est mis à crier « c’t’une vraie, C’T’UNE VRAIE! ». Le gars avait l’air vraiment enragé, je comprenais pas ce qu’il voulait dire… une vraie quoi, une vraie tapette? Finalement on s’est rendu compte après le show qu’il faisait son coming out dans le bar, en criant à tout le monde. Il avait vraiment un look de quart-arrière du village, baraqué pis toute, et tout d’un coup, très en ébriété, il avait eu comme une illumination, il avait réalisé quelque chose. C’était assez fou comme soirée…

URBANIA : Donc Anatole, au final, c’est de l’anti-anti-spectacle?

Oui. Y’a un grand culte de l’authenticité ici. Les gens veulent voir sur scène quelqu’un comme il est dans la vie. Moi, je trouve que des fois il faut leur rappeler que tout est faux sur une scène, que tout est joué. Tu peux être bien bon pour jouer le Louis-Jean Cormier qui est pareil comme dans ton salon à Laval, ça reste une game. Et ton t-shirt de Black Sabbath que tu portes à chaque show comme en faisant comme si ça trainait et t’avais décidé de porter ça ce matin, ça en est un costume. J’aime l’idée de démonter un peu ça, de montrer de l’artifice.

Tant qu’à tous être faux sur une scène, autant être faux à 100% et arrêter de se mentir.

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Pour entendre quelques extraits de leur album, c’est ICI.

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