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Une nuit sur les ondes de Montréal

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Quand on m’a proposé d’aller patrouiller une nuit dans les rues de Montréal avec un scanner de fréquences, à l’écoute des communications entre les différents services d’urgence des environs, je m’attendais à une soirée à la 19-2, avec descentes dans les bars, arrestations musclées et incendies au centre-ville. J’ai accepté avec enthousiasme.

Un samedi soir de janvier, Martin Truchon, amateur de scanner, est donc venu me rejoindre à 22h dans le stationnement d’une église de Villeray. À 22h12, la première intervention survenait : j’ai sursauté et tendu l’oreille. Un employé du service d’entretien de la Ville de Montréal demandait à un autre d’aller ramasser des gros déchets déposés par des résidants délinquants en dehors de la période de collecte…

Incursion dans un univers singulier.

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C’est en 2003 que Martin, alors début vingtaine, commence à s’intéresser au balayage de fréquences. “J’étais dans mon appartement avec des colocs à Sherbrooke, et on voyait par la porte patio une grosse fumée noire qui montait au-dessus de la ville au loin. À ce moment-là, j’ai dit : ‘maudit que j’aimerais savoir ce qui se passe là-bas’.”

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Trente secondes plus tard, son efficace colocataire extirpait de sa chambre un scanner, captait la fréquence des pompiers et élucidait le mystère. Martin était conquis. “Depuis ce temps-là, je n’ai jamais arrêté.”

Quand on dit qu’il est conquis, ce n’est pas une exagération : il se lève tous les matins à 6h, réveille sa blonde, déjeune, et met son appareil en marche à 6h30, pour ne le refermer qu’à 21h30, alors qu’il va au lit. Intense? Pas tant que ça, estime-t-il. “Beaucoup de gens écoutent la radio à longueur de journée. Pour certains, c’est la radio FM; moi, c’est celle-là.”

Grosse différence avec la radio FM toutefois : sur les ondes captées par Martin, les services d’urgence se parlent de façon codée. Ce sont bien des voix que l’on entend, mais au fond, surtout un paquet de chiffres. “Les codes sont là pour limiter la conversation sur les ondes. En plus, en utilisant un code, il n’y a pas d’ambiguïté dans ce qu’on veut dire”, explique Martin.

On connaît tous le fameux “10-4” : “message reçu”. Il en existe toutefois énormément d’autres. Une partie des codes est standardisée, mais comme prévient Martin : “Ça finit toujours à la sauce maison.”

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Ainsi, dans son cartable, il a plusieurs sections selon les services; un paquet de codes trouvés sur internet, sur les sites d’instances officielles ou encore des forums de fans de scanner.

Je feuillette le cartable, surprise du degré de précision des codes. En entendant une série de chiffres, on peut savoir qu’on a affaire à un “homme de 35 ans ou plus présentant une douleur au-dessus du nombril”. Si on signale une overdose, on peut savoir de quelle substance il s’agit (coke? héroïne? acide?). On peut annoncer toutes les étapes d’un accouchement.

Fait notable : Les ambulanciers n’ont pas le droit, légalement, de poser un diagnostic de décès. Ils peuvent toutefois annoncer une “blessure incompatible avec la vie”, euphémisme s’il en est un!

L’époque dans laquelle on vit oblige, les services d’urgence ont dû adopter récemment le Code 136, signifiant “agresseur actif”. On entend ici quelqu’un en train de perpétrer un massacre. Les suffixes de code, des lettres qui s’y ajoutent, permettent de donner une description de l’arme. 136-F signifie qu’il a un fusil, 136-E du matériel explosif et 136— M… qu’il a une massue.

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Une chance que pendant ma patrouille à Montréal j’ai comme copilote Martin, qui entend maintenant ces flopées de chiffres comme des discussions significatives et concrètes. Grâce à son scanner et son cerveau, on se laisse bercer par le train-train de la nuit montréalaise.

Un citoyen appelle les autorités parce qu’un chien jappe. Un chauffeur de la STM se perd solidement dans le coin de la station Namur autour de 3h, et doit être ramené au bercail par les indications de son superviseur. Un employé avertit son boss qu’il prend une pause pour aller aux toilettes. Des branches d’arbre sont tombées sur une auto sur la rue de Normanville. Une personne a fait une chute dans son appartement, une autre a des problèmes respiratoires. Le conducteur d’une jeep rouge fait des manœuvres dangereuses sur le pont Champlain. Un chauffeur de taxi se fait donner un coup de bouteille dans le coin de Lachine. Un homme n’a pas respecté son couvre-feu.

La vie ordinaire.

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Pour Martin, il est éminemment plus intéressant d’écouter cette vie ordinaire, qui surgit périodiquement dans le haut-parleur de son scanner, que les stations de radio qui ne laissent pas une seconde de répit à leurs auditeurs, de peur qu’ils se sauvent sur une autre fréquence.

Mais de mon côté, en pleine nuit dans mon auto, je m’impatiente un peu. Coudonc Martin, il me semble que ça manque d’action tout ça. On est à Montréal après tout, que fait la police?

Sourire ironique. Martin m’explique : le SPVM a migré le 25 décembre dernier vers un système de communication crypté. Impossible de l’entendre depuis, alors que ses communications étaient accessibles jusque-là. C’est une situation qu’on retrouve dans plusieurs autres villes, et on peut s’attendre à ce que la plupart des services finissent par migrer vers un système crypté tôt ou tard.

Il faut dire qu’il existe plusieurs opinions concernant l’accès public aux ondes. On plaide d’un côté la transparence et le droit du public à l’information, et de l’autre, la capacité de faire son travail sans être constamment épié.

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“En tant qu’amateur, j’aime que ce soit libre, je n’aime pas le cryptage. Ça reste quand même de l’accès à l’information, ce serait le fun que ça reste comme cela. Mais en même temps, je comprends que ce sont des informations qui peuvent être privées. Mon cœur balance entre les deux”, dit celui qui s’est déjà retrouvé de l’autre côté des ondes, alors qu’il travaillait comme ambulancier.

Même les fervents apôtres de la transparence peuvent arriver à comprendre, j’imagine. On n’aimerait probablement pas que nos communications avec nos collègues de travail soient écoutées par des inconnus.

Je médite l’affaire assise dans la voiture, tout en continuant d’écouter les anecdotes des déneigeurs.

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Soudain, une voiture de police nous dépasse, gyrophares allumés. Puis, une deuxième. On décide de se diriger dans la même direction qu’elles, et on tombe enfin, pratiquement par hasard, sur une intervention : dix voitures de police (!) ferment un segment du boulevard Saint-Joseph, des agents pointent leur fusil sur quelqu’un, finissent par le maîtriser. On spécule avec un passant sur ce qui a bien pu arriver.

Toutes les hypothèses y passent : conduite avec les facultés affaiblies, bataille entre colocs, attaque, problèmes psychologiques, résistance à une arrestation… Notre imagination est fertile, mais les ondes seraient sûrement plus crédibles. On ne peut malheureusement plus y accéder, donc pour savoir ce qui s’est passé, on se promet de regarder le journal dans les prochains jours.

On n’y retrouve rien, évidemment. Des interventions du genre, il doit y en avoir constamment, et mis à part les grands curieux, ça n’intéresse pas grand monde.

Le quidam moyen ne remarquera donc pas une grosse différence dans sa vie, mais pour ces grands curieux que sont les amateurs de balayage d’ondes, la disparition progressive de la réception des conversations entre services d’urgence est une grosse perte. Dans quelques années, prédit Martin, il devra ranger son scanner.

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Et il recommencera à regarder les colonnes de fumée monter au-dessus de la ville sans savoir ce qui se passe.

Retour aux signaux de fumée, et tant pis pour l’information. Ce sera la fin d’un petit âge d’or pour les curieux.

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ANECDOTES

  • Cette année, à Noël, Martin a entendu sur les ondes le transfert d’un patient de l’hôpital Saint-Vincent à l’Hôtel-Dieu, à Sherbrooke. La situation n’était pas rose, mais il s’agit d’un cas somme toute courant. Sauf que là, c’est le nom de son grand-père, qui a résonné sur les ondes. “Ce call-là, je l’ai gardé. Sur le coup, je suis tombé en mode urgence, mais c’est sûr que c’est venu me chercher.” Martin garde d’ailleurs une feuille avec l’adresse des membres de sa famille sur son mur. C’est ainsi qu’il a appris une fois que les pompiers étaient intervenus chez sa tante; heureusement, l’histoire se rapprochait plus de la toast brûlée que de l’embrasement total…
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  • Avoir accès à des informations en temps réel, c’est évidemment super utile pour les journalistes, photographes et vidéastes qui sont affectés aux faits divers. Des témoins, ça se sauve vite, et un immeuble en flammes, ça fait de plus belles photos qu’un brasier dont n’émanent que des vapeurs d’eau. Les amateurs de scanner se transforment donc souvent en informateurs. C’est le cas de Martin, à Sherbrooke, qui appelle les médias lorsqu’il entend quelque chose d’intéressant. “Le lendemain quand je lis les nouvelles et que je vois une belle photo, je me dis qu’au moins ça sert à quelque chose que je les appelle. J’ai remarqué que les autorités ne sont pas pressées de déclencher les pagettes média!” Ce ne sont donc pas que les amateurs de scanner qui bénéficient réellement des informations obtenues grâce aux ondes, mais aussi le grand public…
  • S’il est parfaitement légal d’écouter ce qui se dit sur les ondes, il est illégal de diffuser ce qu’on y entend, de façon exhaustive (comme on peut le voir sur certains sites internet) ou encore sous forme d’extraits, par exemple dans un reportage. Lorsque Martin transmet à un journaliste une information obtenue en ondes, celui-ci doit quand même effectuer une vérification auprès des sources officielles avant de diffuser quoi que ce soit. Il dispose toutefois des détails obtenus grâce aux ondes pour poser les bonnes questions et explorer certains angles qui n’auraient peut-être pas été mentionnés spontanément dans une déclaration officielle.
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  • Certains codes sont un peu farfelus. Parmi ceux dont on se doute que les ambulanciers ne doivent pas utiliser souvent : insomnie, hoquet, démangeaisons, furoncles ou encore… miction douloureuse (en d’autres mots : avoir mal quand on fait pipi).
  • Les amateurs de scanner sont de grands autodidactes. Si vous êtes intéressés à explorer ce monde, plusieurs forums existent; le plus gros au Québec est infoscan.org/.

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