C’est pas vrai que je vais laisser les Romains et leurs imprimeries décider de la date précise où je dois m’entourer de gens que j’aime pour entonner avec eux un décompte décimal et boire de minuscules cuves de champagne.

Je suis un adulte, et je fais ce que je veux.

Adulte que j’aurais même peut-être qualifié de « loup solitaire » si ce n’était de ce terrible stigmate qui l’accompagne nouvellement en cette fin d’année. N’empêche que je suis du genre « amant de l’exil spirituel et de ce sac de Doritos que l’on finit seul ».

Je ne participe donc habituellement pas à ces rassemblements de fins d’années qui se traduisent généralement en célébrations de paix, d’amour et de Jägermeister qui fait vomir dehors à -20 °C.

J’ai quelques fois dérogé de ma stricte politique d’accoutrement le plus simple (lire : caleçons) pour aller socialiser avec ces personnes que j’apprécie, mais dont je me suis éloigné et avec qui je ne partage plus beaucoup d’affinités. Des gens qui, de surcroît, se procurent chaque année un nouveau bébé et/ou quarante arpents à défricher au printemps prochain.

Cette année encore, donc, je me suis moi-même organisé un « party sur invitation seulement » dont j’étais le seul convive.

Ce n’est pas triste. D’abord, parce que généralement mon système immunitaire calle « malade » pour la dernière journée de l’année me laissant dans un vétuste état somatique. Mais aussi, parce que c’est un petit repos bienvenu. Un moment de solitude privilégié, pour dresser bilan de mes succès et échecs de la dernière année, et élaborer petite liste à puces de modestes objectifs à peut-être atteindre lors de la suivante.

Je dis peut-être.

Car il est oh inspirant d’admirer les élans d’enthousiasme partagés de ces individus qui se promettent de devenir de meilleurs humains sur la base de ces trop nombreux articles qu’ils ont lus dévoilant les «Cinq meilleures façons d’atteindre le bonheur en 2016».

(Il n’existe pas de mode d’emploi pour trouver le bonheur et si celui-ci existait, il ne se trouverait pas sur un WordPress ou bien aligné à une publicité de beef jerky.)

Et j’ai les yeux qui font un barrel roll. Je m’exaspère devant ces dix-huit photos d’individus sur Facebook avec comme bas de vignette la promesse de « Débuter l’année 2016 en force! ». Arg.

C’est pas que je ne te le souhaite pas. Ou que je ne t’en crois pas capable. Mais d’abord, débuter est un verbe intransitif. Je suis-tu le seul au courant de cette règle-là dans le monde entier?

Ensuite, parce que le temps est anyway une invention. L’image festive et grandiose qui coiffe la dernière page de ton calendrier n’est qu’une suggestion. Tu peux remettre le compteur à zéro quand tu veux. Tu peux apprendre une nouvelle langue n’importe quand. Tu peux changer de job à n’importe quel mois de l’année (en fait, c’est sûrement mieux de le faire à un autre moment).

Il n’y a pas de moments désignés pour prendre de grandes décisions et, inversement, de petites.

Dans le sens qu’il n’y a pas non plus de date de péremption pour s’enquérir de ce droit indéniable du fuck off toute ça et te permettre, même un 31 décembre au soir, d’écouter Netflix en bouffant du chocolat, si c’est ce que tu as envie de faire.

Tu vas, du même coup, t’éviter la gueule de bois et un trajet Uber à cent piastres. Tu vas aussi commencer/entamer/amorcer/entreprendre l’année en restant fidèle à qui tu es.

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Pour lire un autre texte de Kéven Breton : « Il y aura toujours des épais«