Parmi les souvenirs doux et particulièrement joyeux de mon enfance figure la table des enfants. Surtout celle du réveillon de Noël. Un peu à part de la grande table, avec de la vaisselle moins en porcelaine et avec des décorations beaucoup plus fun, c’était le lieu des rires, de la planification des coups à faire aux adultes, du partage des confidences avec les cousins et les cousines.

C’était aussi avoir le temps de chipoter dans son assiette sans qu’un regard parental ne se pose sur ladite assiette à chaque instant pour en valider le vide grandissant. Généralement, à l’heure du souper, le regard parental avait déjà, de toute manière, le filtre vaporeux de quelques verres de vin qui s’accompagnait d’une certaine clémence et d’un détachement certain.

On gérait notre table comme des grandEs.

Mais. Il m’arrivait souvent de reluquer les chaises de bois, la nappe, les chandeliers, sur l’autre table. À chaque année, je demandais si j’étais rendue assez grande, là, pour y aller parce que me semble que j’avais grandi, me semble que j’étais sage. J’aurais su m’y tenir. Toujours le non, le t’es mieux là-bas de toute manière, c’est plate les conversations d’adultes. Ça avait l’air drôle, pourtant.

D’année en année, je désespérais ma vie d’avoir « ma » place, enfin, sorte de consécration d’un statut nouveau, d’une reconnaissance d’être devenue un être d’intérêt pour les grands. Une égale. Le droit de partager leur repas, ma serviette de tissu sur les genoux, la bouche bien fermée pour mastiquer la nourriture.

C’est jamais vraiment venu de même. Un jour, on a juste tous été mis à la même table, à la même heure. La déception, j’te dis pas. J’avais finalement rien gagné, rien mérité. Je restais une enfant à la grande table. J’me souviens m’être alors questionnée quant à savoir je le saurais comment don’ que je suis rendue grande. J’apprendrai assez vite que d’autres critères existent. Au moins.

Aujourd’hui, me semble que j’en vois moins des tables de p’tits.

Je n’en ai jamais fait pour les miens. Pourtant, j’y verrais certains avantages dont celui qu’ils pourraient se gérer justement, manger comme bon leur semble, rire, sans le besoin du sérieux qu’impose le décorum et les services et le reste assis d’une tablée d’adultes. Ils n’ont ni cousin ni cousine, ça explique peut-être cette inclusion systématique. C’est peut-être aussi que les p’tits, on les exclue moins de toute.

J’ai des amiEs qui sont réellement malaisés de les laisser à eux-mêmes, à une table, de ne pas les considérer dans les discussions, le choix de ce qui est à faire. La peur qu’ils se sentent rejetés. Mon souvenir du plaisir d’être juste entre enfants m’empêche de croire que ça peut aller jusque-là. Je suis un échantillon très limité pour soutenir une telle conclusion, je le sais bien.

J’me dis aussi que ce n’est pas si mal qu’ils aient un espace à eux, pour y faire leurs petites choses à eux.

Et que les grands, momentanément, récupèrent aussi un lieu. Ne serait-ce que pour le luxe de pouvoir avaler plus de deux bouchées de manger qui soient chaudes. Ou avoir une discussion soutenue. Du léger, finalement, pour tout le monde.

Et des rêves de grands pour les enfants.

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Pour lire un autre texte de Véronique Grenier : Santé mentale.