« Rose, peux-tu demander à l’infirmière comment on fait pour mourir? »

Cette phrase-là.
Man, cette phrase-là.

C’est mon père qui me l’a dite, couché sur son lit d’hôpital. Il avait les lèvres sèches, les yeux sombres et la voix fatiguée. Il se battait contre un cancer depuis quatorze ans et il s’avouait finalement vaincu.

Ce n’était pas lâche ni paresseux. C’était juste logique. Son corps avait tout donné, l’énergie était épuisée. Il était tanné. Mais quand t’as seize ans et que la personne que t’aimes le plus au monde te demande de l’aider à mettre fin à ses jours, qu’est-ce que tu peux faire? J’aurais voulu l’appuyer, sauf qu’on ne jouissait pas du cadre légal pour y arriver. Et je ne suis pas le genre de personne qui commet des meurtres, même par amour.

Ça fait que je suis sortie de la chambre et j’ai trouvé l’infirmière qui se chargeait de la famille. (Après trois mois d’hospitalisation, le malade n’est plus l’unique client du personnel. La chambre est constamment remplie de proches et d’amis qui tentent de concevoir un futur sans celui qui repose dans le lit. Ce sont toutes ces âmes qui ont besoin de soins et ça, l’équipe médicale le sait.)

Alors j’ai trouvé notre infirmière, Blandine. Je lui ai dit que mon père voulait mourir et qu’il avait besoin d’aide. Elle m’a écoutée. Elle a dit « je sais ». Puis on a attendu.

Longtemps.

Il a continué à dépérir, dans une souffrance contrôlée. C’était avant Véronique Hivon et son projet de loi pour mourir dans la dignité. Le seul espoir, c’était la compassion des médecins qui faisaient savamment aller leurs cocktails chimiques pour propulser les mourants dans les vapes. On a donc donné des doses de morphine de plus en plus fortes à mon père (son cœur finirait bien par lâcher). Ça a engendré des discussions surréalistes, du genre : « Rose, on n’est pas dans une chambre. On est dans une montgolfière. Une montgolfière de caca! Quand ça va exploser, il va y en avoir partout, on va assez rire! »

Ça a aussi donné d’interminables moments de mutisme et de respirations pénibles sur fond de Jean Leloup. L’album Exit résonnait en boucle dans la chambre.

J’ai erré et voyagé
Et même si je pense à toi
À toutes les heures de la journée
Et même si je pense à toi
Jamais je ne reviendrai

S’il faut recommencer la bataille
Je laisse tomber, je ne suis pas de taille
Je ne veux plus me battre avec toi
Je ne veux plus me battre avec toi

C’est étonnant comme on peut vouloir la mort d’une personne aimée. Si au début de la maladie, on ferait tout pour la retenir, après des semaines d’agonie, on en vient à vouloir une délivrance. Pour elle, mais aussi pour nous. Quand ça devient clair, qu’il n’y a plus le moindre espoir, que la fin approche, mais qu’elle prend son temps, on en vient à se demander pourquoi on impose un tel châtiment à une personne qui, en toute connaissance de cause, à envie d’en finir, de voler le punch à la Faucheuse, de jouer un ultime tour à la vie en lui faisant un monumental : fuck off et merci.

C’est difficile de voir un être indépendant et libre restreint à une telle impuissance. On ne souhaite ça à personne. Ça va bien au-delà des croyances, il s’agit ici de simple décence.

En trois mois, je n’ai jamais vu mon père revenir sur sa décision : il voulait mourir et vite. Ce n’était pas une question d’humeur, son idée restait la même dans les rares moments de grâce. Parce qu’il y en a eu.

Peu avant le 25 décembre, on l’a aidé à s’installer dans une chaise roulante. On l’a emmitouflé dans un paquet de couvertes avant de le couvrir d’un chapeau de père Noël. On a emprunté l’ascenseur et on est sorti à l’air frais. Il neigeait, c’était magnifique. Mon père ne pouvait plus boire depuis un moment. On ne pouvait que glisser une éponge humide sur ses lèvres déshydratées. Pour un instant, on s’en est crissé. On lui a donné une gorgée d’eau. Il a ri aux éclats en répétant qu’il n’avait jamais goûté quoi que ce soit d’aussi bon. On a pleuré.

Quand on est rentrés, il m’a dit qu’il savait maintenant ce qui le retenait : mon frère et moi devions accepter de le laisser partir. On devait lui dire au revoir, lui laisser clairement savoir qu’on était prêts. Je ne l’étais pas.

Trois semaines plus tard, je m’y suis finalement résolue. Mon père était plongé dans un coma artificiel. Seule dans sa chambre, je lui ai dit au revoir. Comme une grande, fermement. « Je t’aime, mais je ne reviendrai pas. » J’ai embrassé son visage cent fois. Je jure qu’au moment où je me suis retournée pour fermer la porte, il me regardait.

Il est mort cette nuit-là.

Ce fut trop long. Je sais qu’il aurait préféré que ce soit bref. Je sais qu’il aurait aimé que ce soit moins souffrant. Je sais qu’il aurait voulu dicter son futur jusqu’au bout. Et j’ai espoir que nous, on aura le choix.

La plaine est morne sous la pluie
Nuages bas, le temps est gris
La plaine est triste sous le deuil
Et la carcasse du chevreuil

Je suis parti de ma famille
Il ne faut jamais revenir
Quand le soleil jamais ne brille
Quand le meilleur devient le pire

  • Josiane Stratis

    xxxxxxx

  • Julie Miller

    Quel texte touchant… merci!

  • Linda Proulx

    Vraiment touchant. Mes sympathies à la famille

  • Léa Desbiens

    Magnifique. <3

  • Caroline Legris

    ouffff…

  • So

    Je pleure à chaudes larmes. Merci d’avoir partagé ce moment avec nous xx

  • Mary Cantin

    Oufff…merci