À l’époque, je travaillais à Télé-Québec. Comme j’habitais dans Hochelaga et qu’il n’y avait que trois kilomètres qui séparaient mon bureau de ma demeure, j’adorais marcher jusqu’à la maison. Je déambulais sur Ste-Catherine Est en récitant très fort ce que mes écouteurs faisaient jouer de façon aléatoire. (Oui, je suis le genre de piétonne qui te donne envie de changer de bord de rue, celle que tu regardes arriver en te disant : « elle est habillée de façon plutôt normale pour une personne crissement instable. »)

Évidemment, en tant que femme qui se déplace, j’avais quotidiennement droit à mon lot de commentaires, regards appuyés et chutes de bloc de glace sur la tête (longue histoire). Or, dans tous ces cas de désagréments, je n’avais jamais été l’élément déclencheur. J’étais une simple victime.

Mais ça, c’était avant un important soir d’octobre – soir où j’ai malgré moi inversé les rôles.

Je marchais vers la maison, vêtue de beaux bas collants et d’un grand manteau de laine. Je portais aussi des choses en dessous du manteau, mais c’est un détail qui n’apporte absolument rien à l’histoire (un peu comme l’allergie au lactose d’Alice Roby dans Ma vie en cinémascope).

Il faisait froid et j’avais particulièrement hâte d’arriver chez moi.

Heureux hasard : au détour d’une rue, une voiture a klaxonné! Je l’ai tout de suite reconnue : c’était l’auto de ma belle-sœur, qui était justement ma voisine. Un homme était au volant. Ça devait être mon beau-frère. Victoire, je me rendrais à destination au chaud!

J’ai fait de grands gestes avec mes bras, mon non verbal tout entier criant « oui, je le veux ton lift », et j’ai couru pour rattraper l’auto. Elle s’est rapidement garée sur le côté du trottoir. Sans attendre une seconde, j’ai ouvert la porte du côté passager, me suis assise en lançant un joyeux « Salut! » et me suis attachée.

C’est seulement à ce moment que je me suis retournée.

Je m’attendais à poser les yeux sur le visage de mon beau-frère, jeune homme aux traits doux, au port de tête altier et à la prestance du type j’ai-étudié-à-Brébeuf. J’ai donc été saisie quand je me suis plutôt retrouvée devant un gros monsieur qui m’apparaissait mexicain. Un gros monsieur quadragénaire qui avait un regard infiniment surpris et un sourire immense. Un gros monsieur qui, clairement, avait décidé de me klaxonner parce qu’il aimait mes collants. Un gros monsieur qui était maintenant convaincu d’avoir réussi à appâter une jeune femme grâce à sa tactique de marde. Un gros monsieur qui n’en revenait tout-sim-ple-ment-pas!

J’imagine que cet homme avait l’habitude de klaxonner les demoiselles juste pour se flasher la virilité. Probablement qu’il avait toujours adoré brièvement transformer en objet toutes celles qu’il trouvait cutes. Sauf qu’habituellement, j’imagine qu’il récoltait des soupirs ou – mieux encore – des fingers. C’était probablement la première fois qu’après avoir sommairement laissé savoir à un être humain qu’il aimerait bien le voir tout nu, le gros monsieur voyait ledit humain entrer dans sa voiture avec un enthousiasme débordant!

C’était le party dans sa tête. Je suis assez certaine qu’il était en train de préparer les réponses qu’il pourrait désormais servir à tous ceux qui lui avaient déjà dit : « Voyons, klaxonner une chicks ne te permettra jamais de la fourrer. »

Il avait eu raison de persévérer et il pourrait désormais le prouver.

Pendant ce temps, j’étais toujours assise à son côté, attachée et infiniment crampée. Devant le malentendu, tout ce que j’arrivais à faire, c’était rire. Quand j’ai fini par me calmer, l’homme me fixait toujours avec un air un peu niais.

— Ok, c’est un malentendu.
— …
— Je pensais que vous étiez mon beau-frère.
— …
— Mais vous n’êtes clairement pas mon beau-frère.

Alors qu’il m’observait, heureux, j’ai détaché ma ceinture et ouvert la porte. Je commençais à trouver son silence suspect quand il a fini par parler. En gros, il m’a offert de rester dans sa voiture, me promettant de ne pas me faire mal (!). Son plan était tout simplement d’aller me porter chez moi. Il était un bon samaritain, un amigo express gratuit, un ange gardien venu directement du royaume de la libido joyeuse. Amen!

Je l’ai remercié en déclinant l’offre et j’ai regardé celui qui n’était pas mon beau-frère partir, déçu. Je me suis sentie mal pour la montagne russe émotionnelle que je venais de lui imposer: la surprise, l’espoir, la joie intense de la réussite, la déception et l’humiliation du refus. Puis, je me suis rappelé que c’était toujours bien lui qui avait eu l’idée de me catcaller par objet interposé et/ou de me prendre pour une travailleuse du sexe.

Un kilomètre me séparait toujours de la maison. Ce dernier kilomètre, je l’aurais habituellement parcouru en chantant tout haut une toune triste (je n’ai que ça dans mon iPhone). Sauf que là, je l’ai marché en hurlant de rire. Hystérique.

Si tu m’avais vue, t’aurais encore changé de bord de rue.
 

Depuis que je suis entrée dans l’auto d’un gros monsieur qui voulait me fourrer…

  • J’ai compris que des Suzuki Swift noires, il y en a quelques-unes à Montréal…
  • Je ris nerveusement chaque fois que j’entends un klaxon.
  • Je demande à mon beau-frère de me parler avec un accent mexicain.

  • Sébastien

    Merci de nous faire rire – tu écris bien, continue le bon travail!

  • Camille

    J’adore! Un truc similaire m’est arrivé il y a quelques années. Je me rappelle encore la tête du monsieur, lorsque je me suis assise dans sa voiture en babillant toute énervée!

  • Hic Nuntio

    Alors, je suis mexicain et je fais sa avec ma bitch (ma chienne), mais elle jump dans le char chaque fois. Ne t’inquiete pas, nous nous sommes pas amoureux!!