Dans le film Freeheld, Laurel Hester, interprétée par Julianne Moore se bat pour la reconnaissance de ses droits. Elle demande que sa pension soit versée à sa compagne Stacie Andre (Ellen Page) après sa mort. Inspiré par ce film, URBANIA a voulu savoir comment l’évolution des droits des lesbiennes a été vécue au Québec.

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Je trimballe sous le bras une pile de magazines URBANIA Spécial Lesbiennes, et je cherche dans les labyrinthes de l’UQAM les bureaux de la Chaire de recherche sur l’homophobie. J’entre dans le bureau de Line Chamberland, militante lesbienne et féministe depuis les années 70, et je suis à peine surprise de voir le magazine dans sa bibliothèque. Un point pour URBANIA.

Je suis dans la vingtaine, elle, dans la soixantaine. J’ai grandi dans une réalité où ma marraine a adopté sa fille en Haïti avec son amoureuse du temps alors que Line, elle, a vécu son homosexualité alors qu’il se passait encore des descentes dans les bars gais à Montréal. Peu de gens peuvent poser un regard sur leur vie, et se dire que la cause pour laquelle ils militent depuis toujours a progressé au point d’avoir renversé des lois, modifié la charte canadienne des droits et libertés en plus de changer la vie de milliers d’individus. Line aurait pu se croiser les bras et se dire que tout a déjà été fait, mais les enjeux sont maintenant plus subtils, les rendant d’autant plus dangereux.

Vivre son homosexualité aujourd’hui, en tant que femme, est-il différent d’il y a 40 ans? Ma question est naïve et la réponse ne me surprend pas: oui, au Québec, du moins, c’est plus facile. Légalement parlant, surtout. Si on se remet en contexte deux minutes, à l’aube des années 70, l’homosexualité venait à peine d’être décriminalisée et figurait toujours dans le répertoire des maladies mentales. Donc, disons que de faire son coming out à cette époque – sans toutefois vouloir minimaliser le geste aujourd’hui – n’était pas aisé à faire.

Pour Line, sortir du placard n’était pas tellement un besoin personnel, mais plutôt un geste politique. C’est la Révolution tranquille, tout bouge, tout tangue. Et il faut parfois donner un coup de pied sur l’instable et se manifester pour mettre en branle quelque chose. C’est ce qu’a fait Line, en s’engageant pour la cause.

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De la marginalité à l’homonormativité

Mais ce que Line me dit par la suite, avec un voile de nostalgie dans les yeux, me prend de court:

« Je ne voyais pas mal le fait d’être marginalisée par la société. En fait, plus jeune, j’étais attirée par cette façon singulière de vivre ma vie. Je n’avais pas de modèles, donc je devais la créer, ma vie. Il y avait quelque chose d’aventureux, à briser les tabous. Maintenant, on parle d’homonormativité: être lesbienne est acceptée, mais on attend de toi à ce que tu vives confortablement. Comme si, maintenant que tu peux adopter des enfants et te marier, tu te devais de le prendre, ce droit. »

Je me dis que c’est un peu le danger qui guette tout le monde, celui de s’enliser malgré soi dans un confort, un modèle préétabli, pour faire partie d’un groupe et d’une société. Non? Le problème, au contraire, n’est pas justement de considérer les lesbiennes comme des êtres à part, qui vivent des relations différentes des hétéros?

Elle acquiesce. C’est sûr qu’il ne faut pas faire payer aux lesbiennes le prix de la marginalité, mais l’objectif est d’élargir l’éventail des possibles. Elle ajoute qu’il faut avant tout éviter les stéréotypes, quels qu’ils soient, qu’ils normalisent ou marginalisent. Il faut miser sur une diversité de représentation et ne pas limiter pas les lesbiennes à des profils de boutches ou, à l’inverse, de belles filles. Qu’il existe autant de profils que de femmes, de cultures et d’âges.

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Et on fait comment, donc, pour amener une pluralité de représentations sur la sphère publique? « En les intégrant à la culture, à l’univers médiatique. Comme ça, les jeunes pourront s’identifier à autre chose que les stéréotypes véhiculés – ou justement, réaliser qu’il n’existe pas de profil déterminé. »

Ouin. On pourrait s’éterniser sur la faible représentation des diversités culturelles et des minorités sexuelles sur la scène publique en général, mais on se jette un regard du genre « On est pas sorti du bois si on y entre », et on se rassure en se disant que les lesbiennes sont quand même de plus en plus représentées: dans 19-2, Unité 9, ou des films comme Sarah préfère la course, La vie d’Adèle et, plus récemment, Freeheld, qui met en scène Julianne Moore et Ellen Page.

Lesbiennes deboutte!

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Un autre point que j’ai envie de soulever, c’est mon impression de moins voir les femmes assumer et vivre leur homosexualité que les hommes. La grosse question: est-ce que le lesbianisme est plus tabou sur la sphère publique? On attribue souvent aux femmes plusieurs chapeaux: lesbienne, bisexuelle, hétéroflexible… Comme si leur homosexualité était temporaire – dû à un désir d’expérimentation ou d’ouverture d’esprit. C’est juste moi?

J’ai pas tout à fait tort, ç’a d’l’air. Ça proviendrait d’une perception genrée, d’une vieille mentalité. Celle que les hommes auraient une sexualité assumée alors que les femmes, en elles-mêmes, n’auraient pas de désir sexuel inné. C’est du non-dit, ce sont les résidus d’une autre époque, mais la conception de la femme passive et soumise irait jusqu’à se refléter dans sa sexualité. Ouf.

Le féminisme a donc encore toute sa pertinence au sein du lesbianisme. Parce que ça peut-être facile de prendre pour acquis les discours féministes au sein de groupes LGBT. Mais il y persiste des inégalités hommes-femmes et du sexisme: plus d’hommes dans des postes de direction au sein des organismes, un plus grand poids accordé aux enjeux touchant les hommes homosexuels, une plus grande occupation des hommes dans le Village, etc. Line me dit aussi que les lesbiennes de sa génération affirment leur lesbianisme dans l’espace privé plus que dans l’espace public. Qu’elles ont généralement moins de facilité que les hommes à affirmer et assumer leur homosexualité en dehors de leur intimité.

La relation entre le féminisme et le lesbianisme n’est donc plus le même aujourd’hui que dans les années 70: « Avant, on entrait dans les organismes militants féministes parce qu’on voulait changer le sort de la femme au sens large. Donc, oui, mon désir de faire reconnaître et revaloriser les femmes était relié à mon lesbianisme. Maintenant, c’est beaucoup plus complexe que ça. »

Et là on s’emporte. On commence à comparer les discours intellectuels de La Vie en rose et ceux plus populaires de Beyoncé et Emma Watson. Mais on conclut (ou on s’en sauve) en se disant qu’il y a plusieurs sphères de discours. Et, l’important, c’est qu’on en parle le plus possible, que ce soit dans des cercles intellectuels, politiques, ou populaires.

Le clash des générations

Et elle, comment elle voit la relève? Elle ne la connaît pas beaucoup. Elle me dit aussi que c’est facile, de juger les autres générations: « Plus jeunes, on dénigrait les lesbiennes de la génération précédente, dans les années 50, qu’on appelait les boutches femmes, parce qu’on ne comprenait pas pourquoi elles se soumettaient aux modèles masculins. Ensuite, je sais que les générations actuelles jugent notre époque en se disant qu’on était ethnocentristes dans nos revendications, moins ouverts sur le monde. »

Ouais. Il faut comprendre les contextes dans lesquels les mouvements se sont ancrés pour éviter de les juger. Mais, excepté si tu prends un cours très pointu en Études féministes à l’UQAM, il y a peu de chances que l’histoire se transmettre. La preuve, Line et moi avons un petit blocage générationnel. On n’a pas les mêmes référents: elle ne me comprend pas quand je lui parle des blogues, des fanzines, des collectifs féministes/lesbiennes que je vois passer sur Facebook, avec une banalité et  dans une abondance surprenante.

Ses amies et elle se disent parfois que la jeunesse ne se soulève plus autant et que les lesbiennes ne se prononcent plus sur les enjeux comme avant. Mais ça se fait juste différemment. Et ça, ça fait du bien de se le rappeler.

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Freeheld, au cinéma dès le 16 octobre.