Hier, le Soleil – le journal, pas l’astre – m’a donné le rayon de lumière dont j’avais besoin [tudum tsss] pour voir les choses lucidement. Par « les choses », je veux dire ma condition et mon « vrai rôle de femme dans la société ». Ça m’a émue fort. Toutes ces années pendant lesquelles j’ai clairement erré, pendant lesquelles j’avais surtout les valeurs à la mauvaise place. J’tais là avec mes envies de réalisations personnelles, ma folie de me dire que je pouvais travailler, que j’étais même tout-à-fait légitimée de le faire, celle encore plus terrible de concevoir que, dans ce contexte, ça pouvait se concilier avoir des enfants et être un humain qui a droit à son petit lopin de joie. Mais il semble que j’avais la pensée égarée et clairement en rupture avec les temps immémoriaux. Et tout le monde sait que les temps immémoriaux, fidèles container de la tradition, on ne peut pas pas vouloir de ça comme seul pilier de son existence. Donc, comme je suis sensible aux gens qui veulent m’être une flashlight dans la nuit de mon ignorance et qui ont le goût de me le dire que je n’ai pas su bien vivre ma vie, quand j’ai lu ceci, ça m’a revirée de bord :

« La mère de famille. C’est fondamental. Si la femme n’est plus à la maison pour y être mère, qui va s’occuper des enfants? » – Un soldat du Christ au téléphone, en 2015, au Québec

Une mère, donc c’est à la maison. Dans la maison. Pour s’occuper des enfants. Ça paraît simple, vite de même, mais c’est un peu angoissant comme projet.

J’arrête-tu d’être une mère quand je sors de chenous? Je franchis la porte et ça juste cesse? J’aurais sincèrement aimé qu’on me le dise, avant, parce que j’avais l’impression, voire la certitude que non, que même quand je suis dans la voiture, par exemple, je reste tout de même la mère de mes enfants. Mais ça m’arrive de me tromper. Je suis un être perfectible. Du coup, je me demande quand même quand exactement se rompt le lien. Est-ce quand j’ouvre la porte? Quand je la franchis? Quand je l’ai refermée? Je serais-tu mieux de ducktaper mes p’tits après mes jambes, en fait, quand je sors? Et la cour arrière, ça compte-tu encore comme la maison? Parce que si le lien lâche pour la porte avant, j’pense que la porte patio, ça devrait être pareil. Une porte, c’t’une porte. Je me vois mal sortir de chez-nous, désormais. Je le prends au sérieux, mon rôle maternel. De toute manière, que pourrais-je bien aller chercher à l’extérieur de la maison qui ferait aussi le bonheur de mes p’tits? Pourquoi penser à ça le bonheur, de toute manière? C’est juste la vie. Et il est tellement logique que le fait que je me sois servie de mon utérus deux fois soit une raison suffisante pour que tout ce que je suis et fais et souhaite et pense ne concerne que celui et celle qui y ont chillé.

Nécessairement si je me considère comme autre chose qu’une mère, je dois diluer mon essence maternelle quelque part, en perdre des bouts que je ne pourrai même pas ramasser avec mon balai parce qu’ils seront sur la rue, dans un bureau, ailleurs que sur mon plancher propre. Vive mon plancher propre! #plancherpropre devrait trender plus souvent.

Mais peut-être que si je traîne un bout de tapis ou un carreau de céramique de la salle de bain dans ma sacoche, ça compte. Faudrait valider. C’est la question des critères qui déterminent la force du lien qui me rend perplexe. Avant j’pensais que c’était l’amour que je leur porte, comment je prends soin d’eux, comment je leur parle, ce que je leur apprends, leur fais vivre. J’pensais pas du tout que c’était ma présence continue dans la maison.

Mais je trouve ça aussi très triste de se diminuer autant. De me demander de ne pas voir le père comme mon égal. Celui qui n’est pas fondamental. Celui qui n’est pas capable de s’occuper des enfants. Celui surtout que la maison et les portes ne reconnaissent pas aussi bien que moi, semble-t-il, pour y couper le lien quand il entre ou sort. J’me sentirais petit. Incapable. Être juste bon à travailler, à pourvoir. Ish. J’me sens mal, en fait, pour l’ensemble des pères à qui on dit « J’pense que t’es pas assez bon pour ça » et ce, même si, mais c’est juste un « il me semble », on est pas mal framés pareil d’un point de vue corporel, à part pour ce qu’il y a entre les jambes, mais c’est un détail mécanique, le reste y fait la même job. Nos mains peuvent tenir les p’tits, les retenir, les laver, les torcher. Nos nez sentent les mêmes choses. J’pense aussi que nos bouches arrivent à dire des mots équivalents. Je passerai pas tout le corps, de même, mais les similitudes sont là. En plus, aimer son prochain, lui être généreux, rompre le pain pour le partager entre frère et sœur, changer l’eau en jus, laisser venir à soi les petits enfants. Toutes ces minuscules choses. Me semble que les dudes en sont capables. Me semble qu’historiquement, ils ont fait leurs preuves. Mais je dois m’égarer, là. Brebis, je suis. Et juste une femme. À emmaisonner, à emmurer.

J’pense pas, non. Et fuck you, en fait. De la part de ma maison, mes p’tits et, je me permets – devant des gens qui s’auto-proclament soldats du Christ, j’ai pas de malaise à oser – de toutes celles et ceux qui ont saigné du cerveau, aussi, et qui sont bienheureux que la tradition, on y ait crissé la hache dedans.

  • Andréanne Bouchard

    En fait, une VRAIE femme va se faire poser une clôture invisible (tsé comme les chiens là) qui donne des ptis chocs quand tu sors du territoire déterminé par l’homme (parce que c’est ça l’idée en fait). Fak comme ça, même pas besoin de se poser autant de questions, on peut consacrer la totalité de notre capacité intellectuelle à compter les secondes entre les biberons, repriser des genoux de pantalons pis préparer un bon rôti comme sa mère y faisait quand y’était petit.

  • Marieno

    Au même moment, en quelque part dans des patelins proches, d’autres militent pour la désexualusation des seins. C’pas si proche comme sujet.
    Mais quelle belle ironie. Eheh.

  • Émilie

    Tout cela en niant le fait que les femmes de la plèbe, à toutes les époques et dans à peu près toutes les sociétés n’avaient pas vraiment le loisir de rester emmurées: travail aux champs, aux marchés, filer la laine, travailler à la mine avec un bébé en bandoulière… Quel luxe de pouvoir rester à la maison!
    Sans parler du fait que les pères ont peut-être envie d’avoir des conversations dignes de ce nom avec leur blonde une fois de temps en temps, tsé!